Des dynamiques transformationnelles du quotidien
Ce texte, si l’on veut, est une lecture « scientifique » de l’oeuvre artistique de Nicolas Floc’h. C’est donc de son travail que je suis parti, des dynamiques diverses qu’il révèle à travers sa pratique de l’art. Et pour moi, ce mouvement, ces moments et ces oeuvres renvoient très fort à ceux de la nature et à la relation que l’homme a avec elle. Retour aux fondamentaux de l’écologie et de ses cycles adaptatifs en interaction avec nos systèmes sociaux, dans un milieu fluide et salé que je partage passionnément avec Nicolas, la mer !
Dominante mer
Environ 50% de la population mondiale vit dans les zones côtières où sont situées la plupart des grandes mégalopoles du monde. Alors qu’elles sont déjà beaucoup plus importantes que dans les terres, on prévoit dans les décennies qui viennent un accroissement considérable des densités de populations côtières. Pourtant, nous continuons à vivre sur des bords de mers et d’océans largement méconnus avec seulement 5% de leurs fonds cartographiés1.
Les cinq océans (Arctique, Atlantique, Indien, Pacifique, Antarctique) sont tous interconnectés et forment une seule gigantesque masse d’eau salée qui couvre 71% de notre globe. Les océanographes aiment à parler de la à machine océan à pour effectivement traduire, sous l’apparence d’une surface uniforme (monochrome !) plus ou moins agitée, son rôle fondamental dans la résilience et l’évolution de l’ensemble éminemment complexe des écosystèmes qui constituent notre Terre, la à « Gaïa » de Lovelock2 où l’homme « se nourrit », « habite » et « échange ». Mais contrairement à la surface plane des continents, l’océan est un espace à trois dimensions dont la surface n’est pas plane (non pas à cause des vagues mais de la topographie du fond qui induit des variations de la force gravitationnelle) et cache des paysages tourment.s de plaines, failles, et montagnes de la taille de l’Himalaya avec plus de volcans qu’il n’en existe à terre. La masse liquide de l’océan planétaire est mue par un système complexe de courants aux échelles globale et régionale, et de marées. En matière de tectonique des plaques, c’est au fond des océans que les plaques océaniques de la lithosphère mixent en permanence (sur des millions d’années) la croûte froide au manteau chaud remontant de l’intérieur de la terre. L’océan c’est l’eau et la vie. Au travers des temps géologiques (plus de 3 milliards d’années), la mer domine la terre. Au début, il n’y avait qu’un océan, la Pangée, entourant une masse de terre et, au fur et à mesure qu’elle se retirait, laissant derrière elle la plupart des roches que l’on connaît aujourd’hui à terre. La vie a d’abord commencé dans la mer. La craie et la silice sont des produits biologiques, créés à partir des structures de la vie microscopique marine qui est au coeur de l’exposition de Nicolas Floc’h. De nos jours, de manière incessante, la mer façonne la côte, pas seulement du fait des tempêtes mais du travail persistant d’érosion et de déposition des vagues et du va-et-vient incessant des marées cher à Nicolas.
L’océan est notre régulateur thermique. Comme un fait désormais reconnu par tous (recommandations des COP21 et 22 sur le climat), l’océan est déterminant à travers la régulation qu’il opère sur les trois grands cycles globaux de l’eau, du carbone et de l’énergie. La pluie vient de l’évaporation de l’eau de mer, et transfère non seulement l’eau mais également l’énergie solaire qui l’a extraite de la mer. Le phytoplancton, les plantes marines (herbiers, mangrove, marais) et les algues produisent le plus gros de l’oxygène mondial tout en capturant et en stockant le carbone pour leur croissance3. En tout, la mer absorbe ainsi la moitié du dioxyde de carbone relâché dans l’atmosphère. Le plus gros est ensuite dissous sous forme de matière organique ou inorganique dans l’océan et les sédiments profonds. Une fois que le carbone est capturé à cette profondeur, il y reste en général pour longtemps. La « machine océan » et ses courants transportent la chaleur des tropiques vers les pôles et, si ces courants dévient (El Nino/La Nina), le climat sera une conséquence de ces variations. L’océan offre une multiplicité d’habitats à la biodiversité inégalable. En surface l’océan représente 71% mais en volume, il représente 90% de l’espace de vie disponible sur notre planète ! Mais la connaissance que nous en avons est si limitée, que nous sommes loin de pouvoir décrire les millions d’espèces qui y vivent. Seulement dans les eaux côtières (dans les premiers 20 mètres), l’écart des estimations oscille entre 200 000 et 10 millions d’espèces, sans parler des microbes largement inconnus. Mais les plateaux continentaux, s’ils sont les plus riches, ne représentent que 10% des océans. Au-delà des plateaux continentaux particulièrement riches (10% de la surface des oc.ans), diversité, et en somme la résilience du système. Les processus non linéaires de redistribution des nutriments, de prédation, reproduction, et compétition créent ces équilibres multiples. On a ainsi à l’oeuvre d’une part, des forces de déstabilisation garantes de la résilience et, d’autre part, des forces de stabilisation de maintien de la productivité et des cycles géochimiques. – Les écosystèmes peuvent ainsi être comparés à des cibles mouvantes, aux futurs multiples, incertains et imprévisibles. Toute tentative de gestion devra donc être flexible, adaptative, et expérimentale aux échelles compatibles avec celles des fonctions critiques des différents écosystèmes concernés. Un même écosystème va donc, à une certaine échelle de temps, changer et évoluer selon un cycle adaptatif de croissance, accumulation, libération, et réorganisation (parfaitement applicable à nos institutions et nos sociétés), dynamique transformationnelle magnifiquement illustrée par les images de Nicolas lors de la campagne Tara 2017 le long des côtes du Japon. La croissance met en exergue la colonisation rapide d’une zone perturbée ; l’accumulation caractérise la plus ou moins lente accumulation et le stockage des matériaux et de l’énergie ; la « libération », qui peut être perçue comme une phase d’effondrement ou de « destruction créatrice » (selon l’ économiste Schumpeter, 19506), correspond à une telle accumulation de biomasse et de nutriments (sur-connectée) que le système devient très vulnérable à tout agent extérieur comme les feux de forêt, les sécheresses, les invasions d’insectes ou… de méduses. Ces phases du cycle adaptatif ne s’appliquent pas dans tous les cas mais aident à comprendre l’évolution des systèmes complexes, de la cellule aux écosystèmes, et des individus aux sociétés. Selon les travaux de Holling et Gunderson (cf. note 5), trois grandes propriétés orientent la dynamique du changement : le Potentiel, qui fixe les limites du possible, le nombre d’options pour le futur ; la Connectivité, qui détermine le degré de contrôle d’un système sur sa propre destinée face aux variations imposées par l’extérieur ; et enfin, la Résilience, qui détermine combien un système peut être vulnérable à des perturbations inattendues, susceptibles de dépasser ses capacités de contrôle (liée à la Connectivité). Une telle vision dynamique du changement, et nécessairement de l’instant, vient renforcer le propos introductif de Jean- Marc Huitorel lorsqu’il cite Tim Ingold : « … mettre l’art en correspondance avec son propre mouvement de croissance ou de devenir, à travers une approche qui irait vers l’avant et non en arrière… », c’est-à-dire la « dimension processuelle » de l’ensemble de l’oeuvre de Nicolas. Entre autres facteurs de changement, il semble bien que le réchauffement des eaux (dû au changement climatique) ait contribué à l’effondrement ou, selon le point de vue, la « destruction créatrice » des populations de macro-algues au profit des espèces coralliennes. Ici, la « réorganisation » joue en faveur des espèces les plus adaptées aux nouvelles conditions du milieu dont les « espèces pionnières », qui ne sont en l’occurrence pas nécessairement les colonies de corail mais plutôt tous les micro-organismes associés qui font partie du monde « invisible ». Vue du point de vue industriel ou sociétal, au-delà de la crise, on pourrait parler de phase de restructuration favorable à l’innovation. Nous reviendrons sur ce parallèle mais aussi cette « confrontation » entre système naturel et système social qui vient complexifier (en tout cas pour l’homme) l’élaboration des réponses face aux changements. Dans les deux cas, les espèces ou les individus sont moins connectés et le devenir du système devient encore moins prévisible (dans le sens négatif ou positif) sachant que ce sont toujours les espèces et non un écosystème entier, qui se déplacent dans un milieu où les conditions leur deviennent favorables.
Habitats fluides
Les macro-algues ou les coraux sont bien ancrés sur le fond, mais il n’en va pas de même pour les espèces qui vivent dans la colonne d’eau, certaines d’entre elles faisant l’objet d’exploitation par pêche dite « pélagique » (cf. La Tour pélagique de Nicolas). Quelle que soit leur place dans la chaîne alimentaire (du végétal à l’animal), l’évolution des individus et des communautés va largement dépendre de la variabilité physique des turbulences en tout genre comme les vagues, les « upwellings », et les gires océaniques, ainsi que des relations trophiques qui existent entre eux. En l’absence de support physique fixe, les communautés pélagiques (dont fait bien sûr partie le phytoplancton et plus particulièrement les cyanobactéries qui colorent les murs de l’exposition) n’ont aucun moyen de « compenser » la variabilité environnementale du milieu dans lequel ils sont. Ramon Margalef (1981)7, un écologue espagnol, observe que ces communautés sont organis.es en catégories selon deux propriétés, celle du niveau disponible de nutriments et celle des conditions de turbulence (comme repr.sent.es dans des oeuvres de l’exposition) que l’on pourrait rapprocher des axes du cycle adaptatif dont il .tait question précédemment (potentiel de croissance / connectivité). Comme perçu par Nicolas, le paysage monochrome de la colonne d’eau est bien un habitat mais ici, ce sont les processus physiques externes qui fixent et imposent les conditions du milieu. Chaque communauté d’espèces doit s’adapter (et souvent, de mani.re remarquable !) pour supporter passivement la variabilité des conditions qui font son habitat. En tant que communautés ou écosystèmes, ils ne passent pas par toutes les phases du cycle adaptatif, mais chacun d’entre eux se trouve dans une des phases du cycle, oscillant selon les conditions du milieu. Comme le rappelle Jean-Marc Huitorel dans son texte introductif, le paysage aquatique apparaît monochrome mais il résulte d’un tourbillon permanent et imprévisible de particules vivantes ou inertes qui, au gré des courants et des gradients de temp.rature, tombent lentement sur le fond comme la neige (et malheureusement, les microplastiques en font à présent partie !). Ce sont eux, c’est cette biomasse considérable qui va être recyclée sous forme de nutriments accumulés dans les sédiments profonds et remis en circulation grâce aux fantastiques pompes hydrauliques que sont les upwellings, eux-mêmes générés par les grandes gyres océaniques. La boucle du cycle vital est bouclée pour peu que l’on y ajoute les échanges non moins complexes entre surface de l’océan et atmosphère !
Capital naturel / capital social
Comme rapidement évoqué plus haut, le cycle adaptatif n’est pas sans intérêt pour comprendre les changements qui interviennent dans les systèmes dominés par l’homme (l’économie et la société en général et les institutions en particulier). Gérer un écosystème revient en fait avant tout à gérer un système social aussi complexe et dynamique que le système naturel, lui-même sujet à des phases successives de transformation (les oeuvres de Nicolas touchant aux Récifs artificiels et aux Moules atomiques sont des raccourcis éloquents à cet égard !). Par exemple, lorsqu’un problème apparaît, disons une pollution ou la raréfaction d’une espèce pêchée, les acteurs sociaux se présentent d’abord comme une communauté plus ou moins (plutôt moins dans le cas de la pêche) diffuse. Très vite dans le cas de la pêche, les rangs se resserrent et le groupe se mobilise. Si le problème n’est pas considéré (notamment par les autorités), on assiste à une polarisation des positions. Les conflits surgissent jusqu’à ce que des mesures institutionnelles (nouvelle réglementation, nouvelle organisation) soient mises en place, et le cycle peut recommencer. Et qu’en est-il aujourd’hui ? On le sait, dans beaucoup d’endroits, on a vu la qualité des eaux côtières, et parfois également celles du large, se dégrader considérablement sous le coup de nos rejets de toutes sortes (eaux usées, pétrole, plastiques…), et nombre de stocks de poissons pêchés s’effondrer du fait de leur surexploitation. De 1970 à nos jours on est passé de 10% à 60% des stocks considérés comme ayant atteint leur limite d’exploitation (FAO, 2014)8. Outre la sécurité alimentaire (un risque réel, en particulier pour les pays en développement), la surpêche contribue . la diminution de la diversité biologique et génétique. Comme à terre, là où la diversité diminue, la résilience diminue, et les risques d’impact (sur les stocks et par conséquence sur les hommes) des perturbations extérieures, dont les pathogènes, augmentent. Mais les zones les plus productives, les zones côtières dans leur ensemble, sont aussi les plus touchées par toutes sortes d’apport polluant dû aux activités humaines. La productivité des écosystèmes est non seulement mise à mal par d’éventuelles surpêches (dont parfois la pêche récréative n’est pas absente) mais également par les impacts de ces pollutions et la demande croissante d’espace et de ressources. Une gestion cohérente des activités en rapport avec l’ensemble des services (production, régulation, aspects culturels) qu’offrent les écosystèmes, est indispensable.
Approche écosystémique
Une « expérience du réel » multi-acteurs entre « entités naturelles et culturelles », tout le travail de Nicolas milite pour une approche de la complexité des socioécosystèmes. Au-delà d’une approche mono-spécifique et sectorielle, tant du point de vue scientifique que gestionnaire, l’approche écosystémique (des pêches comme des autres activités) prend en compte la dynamique des changements au sein des deux systèmes totalement interconnectés que sont le système naturel et le système social, du poisson cible aux écosystèmes, et du pêcheur dans son système économique et social. En fait, à présent officiellement admise (mais peu pratiquée…), cette approche et ses principes d’action ne sont pas nouveaux : toute l’oeuvre de l’économiste et prix Nobel Elinor Ostrom (2010)9 montre que, depuis longtemps et presque partout dans le monde, des communautés humaines ont pu et peuvent encore gérer de manière économiquement optimale des biens communs, à travers la création d’ « arrangements institutionnels ». À côté de la gestion par des droits de propriété individuelle ou par l’État (bien public à ne pas confondre avec bien commun), il peut ainsi exister un troisième cadre institutionnel efficace dans lequel des communautés gèrent collectivement des biens communs. Elle a ainsi pu montrer que ces arrangements institutionnels ont permis la gestion collective de nombreux écosystèmes sans conduire à leur effondrement. Pour que cela fonctionne, il est crucial qu’il y ait une interface fonctionnelle entre la psychologie sociale qui aboutit au sentiment de « confiance » de chacun, et le fonctionnement des institutions. Dans ce système, l’espace comme les ressources sont utilisés mais ne sont pas appropriés. Leurs usages supposent la mise en place d’une justice distributive afin que personne ne se sente lésé, que les bénéfices comme les coûts liés aux activités humaines soient partagés de manière équitable, enfin que les dommages environnementaux liés aux effets non intentionnels des activités humaines soient assumés par l’ensemble du collectif. Transposée à une très vaste échelle, comme dans le cas des océans, l’utilisation du patrimoine commun doit pouvoir se faire au profit de l’ensemble de l’humanité, au-delà des intérêts propres d’États ou privés. Tout bénéfice tiré des ressources de cet espace doit pouvoir être équitablement redistribué (sur les plans financier, technologique, et scientifique) y compris vers les états en développement et les états dépourvus de mer. Ceci implique la reconnaissance de l’interdépendance des écosystèmes et des usages qui en sont faits. Dans ce sens, le concept de patrimoine commun de l’humanité a beaucoup en commun avec l’approche par écosystème qui vise à quitter les formes de gestion fragmentée, limitée à la gestion d’une seule espèce et d’un seul secteur. Parmi les nombreux exemples, il y en a un qui se trouve et se pratique sur un des terrains de prédilection de Nicolas (les Structures productives : Récifs artificiels au Japon) qui est celui du « satoumi », concept et pratique de gestion qui s’inspire de celui côté montagne, « satoyama ». Ce dernier vient des termes sato, le village où les gens vivent, et de yama, la forêt de montagne qui les entoure. Satoyama exprime ainsi la vision du paysage rural traditionnel au Japon où l’homme a su façonner un système de production respectueux du fonctionnement des écosystèmes (par analogie, on pourrait parler de nombreux types de satoyama de par le monde). Récemment, le concept a été étendu à la mer (umi), satoumi, dans un sens très pro-actif de développement de la biodiversité et de la productivité des zones côtières. Il sert ainsi de support conceptuel dans un domaine où le Japon excelle, l’ingénierie, et plus particulièrement ici l’ingénierie écologique marine, qui résulte d’années de recherche et d’essais sur les aménagements c.tiers eux-mêmes, et les pratiques massives de repeuplement liées à celles d’immersion de récifs artificiels de toutes sortes dont Nicolas a rapport. les images et les modèles. Cette approche empirique mais systématique a permis d’accumuler une expérience considérable dans le domaine, mais également à un certain nombre de réalisations significatives comme celle de « pacage marin » autour des îles Shiraishi où nous sommes allés en mars dernier avec Nicolas10, avant qu’il n’embarque sur l’expédition Tara. Démarré en 1991, le pilote des îles Shiraishi de 350ha est constitué de trois volets : 1) l’aménagement des habitats à poissons, 2) le conditionnement acoustique des poissons pour les fixer dans la zone, et 3) la gestion d’un certain nombre d’activités liées à la pêche professionnelle et de loisirs et au trafic maritime dans la zone. Aujourd’hui considéré comme un succès en termes de productivité durable du système, il est essentiellement porté par trois groupes d’acteurs : la coopérative locale de pêche, elle-même liée par un accord avec cinq autres coopératives de pêche de la région, une administration des pêches départementale particulièrement éclairée, et un groupe privé (récifs artificiels) venant en appui des expérimentations. En tout, plus de 10 000 récifs artificiels et enrochements de tous types ont été immergés dans la zone configurée en trois aires d’immersion de juvéniles (sept espèces ciblées pour la pêche), de grossissement, et de capture. Ce projet de 30 ans aura fait des pêcheurs locaux les gestionnaires d’un écosystème. Ajoutons, qu’au Japon, les pratiques de gestion communautaire et d’approche écosystémique reposent sur une relation homme-nature culturellement différente de la vision occidentale de sujet (l’homme) à objet (la nature), et il me semble que la pratique artistique de Nicolas, ce qu’elle évoque, s’en rapproche beaucoup. Que ce soit dans des oeuvres aussi différentes que Performance Painting ou La Tour pélagique, l’objet devient sujet, « La pièce est là, telle une bête en sommeil, mystérieuse, énigmatique », remarque Jean-Marc Huitorel. L’ objet art parle, trait d’union entre l’homme et la nature, particulièrement dans la zone visible à tous qu’est la zone de balancement des marées (Pélagique ; Moule atomique). En reconstruisant l’idée de Nature, l’approche écosystémique évoquée plus haut intégre entièrement le fait humain. D’un point de vue plus phénoménologique, pour Augustin Berque (2014)11, qui s’intéresse à la relation singulière des Japonais à leur espace physique, la subjectivité (humaine) et l’objectivité (naturelle) sont le recto et le verso d’une même réalité concrète, celle de la coprésence du sujet et de l’objet qui se cofondent dans le même acte. Cette réalité concrète initiale, c’est le milieu, socle dont l’existence est faite d’allers-retours incessants entre les deux pôles cofondés sujet et objet. Le verbe humain est indexé sur un verbe naturel ou cosmique. « La Terre, nous la nommons, certes, mais c’est elle qui nous prononce », nous dit Berque (2014). Revenant aux pratiques des pêcheurs au Japon, cette interaction mutuelle entre sujet et objet s’exprime dans la pratique systématique de ce que nous appellerions en termes plus techniques, l’ingénierie écologique sous forme d’usage combiné de repeuplements massifs, de plantation d’herbiers, d’immersion de récifs artificiels, de création d’upwellings artificiels, etc., en réponse à l’état de santé dégradé de nombreux écosystèmes traditionnellement exploités.
Agenda global, action locale
L’adoption (2015) par les Nations Unies de l’Agenda 2030 pour le Développement Durable est fondamentale pour les côtes et les océans puisque pour la première fois, un objectif de développement durable leur est consacré (ODD14)12. Alors que bon nombre des « cibles » visées ne sont pas nouvelles, il présente l’énorme avantage de les regrouper dans un ensemble cohérent et
ynergétique. La santé des ressources côtières et marines est vitale à l’accomplissement de bon nombre d’autres objectifs de développement durable touchant à la réduction de la pauvreté, la lutte contre la faim, la consommation et les productions responsables, la lutte contre le changement climatique, etc. Il y a là les ingrédients essentiels de définition des politiques « mer et littoral », de l’échelle régionale (mer régionale) à l’échelle locale, qui prennent en compte les socioécosystèmes dans toutes leurs dynamiques (cycles adaptatifs). Cantonné dans un premier temps à un périmètre restreint, les zones côtières, les rivages, le front de mer, désormais le littoral s’étend au monde maritime, ce dernier constituant la dernière frontière, non plus interétatique mais inter-cosmique. Il est le lieu de toutes les interconnexions et sa gouvernance est devenue un enjeu mondial. Le couple indissociable Homme-Nature, dans son enracinement local ou national, est à présent souvent traité à travers des thématiques globales (biodiversité, climat, bio-invasions, pollutions, etc.). Le globalisme constitue le cadre explicite de construction de la nature et de la société tout en proclamant la neutralité de la communauté épistémique (les scientifiques et les experts) et son objectivité. Pour éviter cette tendance à l’homogénéisation des problèmes et des solutions, c’est la fabrique de la connaissance et des expériences (y compris bien sûr les expériences artistiques) qu’il convient de repenser en prenant au sérieux les connaissances locales, en les traitant de manière symétrique aux savoirs savants et non en les instrumentalisant au nom de la « bonne gouvernance ». Il ne s’agit pas d’opposer le local au global, mais de sortir d’une vision épurée de l’expertise et de la connaissance pour en faire une connaissance située, en prise sur les contextes où elle intervient, ce qui suppose de s’appuyer sur les lieux de rencontre existants ou de les créer s’ils n’existent pas. Cette posture implique une vision plus ouverte de la science et une éthique du dénoué13, reconnaissance d’autres savoirs et d’autres modes de faire dans ses propres pratiques. Elle induit la collaboration entre les disciplines, l’ouverture vers la société et ses acteurs, l’acceptation de l’expérimental et de l’incertain, en somme une gestion intégrée soustendue par une vision « cosmopolitique » (fabrique démocratique des lieux) portée par des systèmes de gouvernance où se côtoient gestion adaptative et apprentissage social. Cette construction d’un monde partagé implique la remise en cause de la cosmologie des modernes, fondée sur des dualismes entre objet et sujet, nature et société, .égalité et justice, modernes et non modernes, etc. Dans cette optique, le rôle de la connaissance comme de l’art est de servir les projets et les aspirations humaines à savoir, contribuer au vivre ensemble, à l’épanouissement des individus, au développement moral des communautés et non exclusivement au mieux connaître et au mieux paraître. C’est tout cela que m’inspire la « démarche globale » de Nicolas ; révéler les dynamiques transformationnelles qui se cachent dans le quotidien et… la mer !