Nicolas
Floc'h

13.02.2026

La couleur de l'eau

Jean-Marc Huitorel, 2022

LA COULEUR DE L’EAU. LA COULEUR.

Texte du critique d’art Jean-Marc Huitorel en lien avec l’exposition de Nicolas Floc’h.

1° Glaz.

Glaz est un adjectif breton qui désigne une couleur entre bleu et vert, correspondant aux infinies nuances qui, dans cette contrée, caractérisent le paysage bocager autant que les eaux marines qui l’entourent. C’est le titre que Nicolas Floc’h a choisi pour son exposition au Frac Bretagne à Rennes en 2017 et pour l’ouvrage qui s’en est suivi2.

En 1993, l’une des premières œuvres de l’artiste, Peinture3, consiste en un aquarium en forme de tableau dont le fond vertical est un bleu proche de celui de Klein et sur lequel il a placé deux poissons rouges. 25 ans plus tard, alors que nous nous entretenions en vue du texte que j’allais écrire pour Glaz, Nicolas déclara : « Depuis cette pièce, et jusqu’à mes recherches actuelles sur le plancton, je suis obsédé par le monochrome. » Le noir et blanc des photographies des structures productives4, le gris des sculptures que l’artiste en avait tiré dominaient dans la première partie de l’exposition tandis qu’à l’autre extrémité, dans la grande salle du dernier étage,

il avait installé un photobioréacteur contenant des phytoplanctons (cyanobactéries). C’est avec un pigment bleu extrait des mêmes algues qu’il a enduit les murs de la galerie, bouclant la boucle d’un cycle qui va de l’origine même du vivant jusqu’aux lieux de représentation symbolique que sont les musées et tout particulièrement les galeries de peinture. Nicolas Floc’h est le premier à avoir établi ce lien explicite et c’est de cet apport spécifique de l’artiste français à l’histoire de l’art récent qu’il va être ici question.

Dès 2015, Nicolas Floc’h se fixe un vaste et ambitieux programme de prises de vue (en plongée pour les zones maritimes, en immersion d’un caisson photographique dans les zones fluviales), des calanques aux alentours de Marseille jusqu’à la baie de Somme en passant par les côtes bretonnes et le bassin du Mississippi. L’engagement physique, spatial, temporel, organisationnel est titanesque. De ces multiples expéditions, il ramène deux types (au moins) de photographies : celles en noir et blanc de la flore et de l’espace subaquatiques, des paysages donc, et celles, en couleur, de la colonne d’eau, des paysages également quoique d’une apparence fort différente. C’est cette dernière catégorie que nous allons à présent évoquer.

2° Contexte scientifique et écologique.

Ce n’est pas ici le lieu, ni notre compétence, de nous arrêter trop longtemps sur ce qui fait concrètement la couleur de l’eau, ses variations, ses nuances infinies5. Disons simplement que l’eau, celle de la mer, du fleuve tout autant, se colore à la fois du fait de son absorption de la lumière et par la présence, souvent invisible, des multiples éléments qui s’y trouvent : « Ce qui va produire ces variations, ce sont les éléments optiquement significatifs qui se trouvent dans les masses d’eau. Ces éléments sont des matières organiques ou inorganiques dissoutes (tanins, tourbe, oxyde de fer…) les sédiments transportés par les flux et les matières détritiques. Et ensuite, les phytoplanctons, le vivant (…). Ce phytoplancton est invisible, dans son unicité, à l’œil nu puisqu’il ne fait que quelques microns, mais visible dans sa multiplicité car il fait de la photosynthèse, produit de la chlorophylle. Dans ces masses d’eau tu peux donc les voir, même parfois distinguer les espèces, puisqu’ils vont donner sa couleur à l’eau, et la chlorophylle ou les pigments, tu les vois ! »6

Pour le redire vite, la couleur de l’eau témoigne de diverses formes d’activité, géologique, biologique, humaine, climatique, etc. Si les prémisses qui fondent le travail de Nicolas Floc’h sont de nature artistique, c’est également par les nombreux échanges qu’il a eus
et qu’il continue d’avoir avec les scientifiques que se situe l’origine de l’attention si particulière qu’il porte à la colonne d’eau et à ses nuances chromatiques. Ainsi, sa recherche artistique est-elle constamment imprégnée de sa conscience écologique, de l’observation des altérations que le changement climatique et l’activité anthropique font subir à ce monde subaquatique si mal connu et si continument menacé. Mais revenons à la couleur. Par exemple, l’eau bleue est celle qui est la moins chargée en vivant et l’eau la plus pure tire, elle, sur le violet. La couleur verte tient à une forte présence de phytoplancton quand les teintes plus chaudes, marron, jaune, orange, signalent la proximité des terres, et c’est plus net encore dans les fleuves et les rivières en leur amont.

L’artiste opère au moyen d’un caisson étanche dans lequel se trouve un appareil photo automatisé, réglé pour se déclencher à intervalles réguliers. Au moyen d’un bout, et lesté, il est descendu dans la colonne d’eau, à la limite photique, celle jusqu’où la lumière pénètre : 100 mètres ou plus en mer, jusqu’au fond dans les fleuves et les rivières. Les prises de vue panoramiques se font en remontant. La focale est toujours la même, un grand angle (21 mm) réglé en hyperfocale et net de quelques dizaines de centimètres à l’infini.

3° Éléments pour une esthétique de la couleur de l’eau.

Les images que Nicolas Floc’h extrait de la masse d’eau sont des photographies couleur tirées sur papier mat. Tantôt il les présente seules, dans un format moyen (110 x 154 cm), tantôt sous la forme de grilles, parfois de colonnes. Comme elles furent prises dans des conditions toujours identiques, les photographies sont, de même, développées selon des modalités semblables, à savoir sur des paramètres « lumière du jour », sans aucune autre modification. Contrairement aux nuanciers de Gerhardt Richter, les grilles de Nicolas Floc’h ne doivent rien à l’aléatoire, elles correspondent à la réalité géographique des prises de vue de chacun de leurs éléments, leur position horizontale (tel endroit, point GPS du cours du fleuve ou de l’étendue de la mer ; et leur situation verticale (telle profondeur de la masse d’eau).

Si l’on prend l’exemple de la grille du Mississippi, on constate avec stupéfaction qu’il s’agit, peu ou prou, de la décomposition chromatique du spectre. De gauche à droite, en effet, on part des couleurs chaudes, ocre, orange, jaune, jusqu’au vert et au bleu. Des prises fluviales (riches en apports terrestres) jusqu’à la mer, on observe ce dégradé qui s’inverserait si l’on partait du large vers l’embouchure et la remontée du fleuve. Dans le cas des prises de vue exclusivement maritimes, le camaïeu se développera dans les tons bleus et verts mais selon le même principe de dégradé dicté par la géographie ou le positionnement dans la colonne d’eau. Ainsi les grilles, comme les colonnes, de Nicolas Floc’h, plutôt que des nuanciers, en ce qu’elles sont doublement indexées sur le réel (par la nature même de la photographie et par leur situation dans un espace préexistant), sont bien des cartographies. Prises séparément, que ce soit en tant qu’éléments des grilles et des colonnes, ou bien comme images autonomes, éventuellement encadrées, ces photographies apparaissent aux yeux du regardeur spontané comme des monochromes.

Dans La Peinture monochrome7, Denys Riout distingue ce qu’il appelle les « monochromes radicaux » des monochromes que les Grecs assimilaient à la peinture en camaïeux, avant de poser cette définition des premiers : « tableaux entièrement recouverts d’une seule couleur sans aucune variation de tons ou de valeurs ». Par là, il vise clairement une catégorie attestée de l’histoire de l’art à partir du XXème siècle des avant-gardes (Rodtchenko) et qui vit son apogée et sa constitution en genre avec Yves Klein.

Ce genre concerne avant tout, pour ne pas dire exclusivement, la peinture et, pourrait-on ajouter, la peinture abstraite. On verra
que si l’on s’autorise à parler de « monochromes » à propos des photographies de Nicolas Floc’h, c’est plutôt dans la catégorie des camaïeux qu’il conviendrait de les ranger. À moins qu’il ne s’agisse de ce que Riout appelle des « quasi-monochromes ». Car, disons-le d’emblée, on ne trouve aucun monochrome pur, « radical », dans les photographies de Floc’h. Chaque image, en effet, présente un dégradé qui va systématiquement du plus sombre en bas du cadrage vers le plus clair en haut (ce qui correspond au sens des prises de vue). Ainsi, dans les grilles, cohabitent deux types de dégradés : celui, vertical, à l’intérieur de chaque image et celui, horizontal, sur l’ensemble de ce qu’on peut aussi appeler un polyptyque.

Toutefois, ce n’est pas là que résident l’inédit, l’inouï de cet œuvre. Ces dégradés, ces subtiles nuances, on les trouve chez nombre de peintres, de Mark Rothko à Claire Chesnier en passant par Francesco Lo Savio. Non, ce qui fait l’originalité du travail de Nicolas Floc’h, c’est que ces « quasi-monochromes » sont des photographies de paysage. Si on a pu, et tout récemment encore, parler de photographie abstraite8, ce serait un contresens que de ranger l’ensemble que nous observons dans cette catégorie. Le sujet de cette série de travaux en couleur sur les masses d’eau, et hormis précisément la couleur, n’est finalement en rien différent de celui des images en noir et blanc du monde subaquatique foisonnant qui nous sont désormais familières et il s’agit bien dans les deux cas de paysages. Floc’h le répète à l’envi : ce paysage de la colonne d’eau est « le plus commun de ce qu’on appelle la zone photique, celle qui reçoit la lumière ». Ajoutons que c’est aussi, pour une large part, le plus accessible au regard humain. Et c’est pourtant ce commun-là que personne ne regarde, que personne ne voit, pour la bonne et simple raison qu’on pense qu’il n’y a rien à voir. Or, on l’a dit plus haut, si ce vivant très dense et multiple reste invisible à l’œil nu, il n’en est pas moins présent dans l’image. En cela l’image plane et quasi monochrome de Nicolas Floc’h est, d’une certaine manière, anti moderniste, aux antipodes du fameux « what you see is what you see » de Frank Stella. Mais, tout mêmement, elle peut se revendiquer du plus orthodoxe des modernismes en ce que, dans son cas, sujet (motif) et médium sont tout un. Freud affirmait déjà que, des rêves, il convient de distinguer le contenu explicite et le contenu latent. On pourrait dire la même chose des photographies de Nicolas Floc’h, « sous nos yeux, hors de notre vue » pour reprendre une expression de Georges Didi-Huberman9.

Ainsi ces surfaces pigmentées (du pigment même de la matière photographique restituant cette quintessence de pigments que sont les cyanobactéries et autres phytoplanctons) conduisent-elles l’observateur à la remise en cause des catégories attestées : abstraction/figuration (car c’est bien une sensation d’abstraction qui frappe d’abord), peinture/photographie (comment ne pas être saisi par la picturalité de ces surfaces ?) ou bien encore monochrome/paysage. Voilà donc le double registre, la constante ambivalence, la somptueuse indécidabilité de ces images qui apparaissent abstraites et picturales au regard cependant ébloui de celui qui les reçoit et qui, en fait, restituent le plus concret des paysages, la plus immédiate des réalités, cette merveille vivante que nous ne voyons pas et qui, dans la magie de l’exposition, en nous regardant, nous invite à la considérer.

Jean-Marc Huitorel Mars 2022

1 « La couleur de l’eau » est le titre de l’exposition de Nicolas Floc’h au Frac Grand Large à Dunkerque (du 2 avril au 4 septembre 2022) réalisée avec le soutien de la Fondation Daniel et Nina Carasso, la galerie Florent Maubert (Paris) et en collaboration avec artconnexion (Lille)
Glaz. Roma Publications et Frac Bretagne. 2017.
Peinture. 1993. Verre, eau, poissons rouges. 75,5 x 51 x 8 cm.

Structures productives, récifs artificiels, photographies. 2011-2017. Cette série donne à voir des structures immergées par les hommes en vue de fixer la faune et la flore sous-marines. Dans cette série, figuraient également quelques images sous-marines sans objets identifiables, annonciatrices, en noir et blanc,
de l’ensemble actuel.
5 Voir dans Glaz la synthèse des propos de l’océanographe Hubert Loisel qui décrit parfaitement la couleur de l’eau et le processus qui la produit.

6 Les propos de l’artiste sont issus d’entretiens avec l’auteur.
7 Denys Riout. La Peinture monochrome. Histoire et archéologie d’un genre (extrait p.10). Éditions Jacqueline Chambon. 1996
8 « La photographie à l’épreuve de l’abstraction », septembre 2020-février 2021. Centre Photographique d’Île-de-France, Frac Normandie Rouen, Micro Onde - Centre d’art contemporain de L’Onde, Vélizy. Nicolas Floc’h y participait.
9 Georges Didi-Huberman. Ce que nous voyons, ce qui nous regarde. Éditions de Minuit. 1992.