Gabrielle
Herveet

UP . 10.07.2026

Fils Flots Fluages

Exposition personnelle au Abords, Brest, 2026

Le fil est le pendant de la ligne dans notre monde en trois dimensions. Les flots animent certaines théories mathématiques, les rivières et les paroles. Les fluages modifient la structure microscopique des métaux jusqu’à leur rupture. Ces termes parlent des possibles de la matière, d’objets soumis à des transformations. Ils évoquent la souplesse, la résistance et la déformation.
Fils, Flots, Fluages est une exposition qui met en mouvement des choses et des pensées et tente de faire résonner la matière physique avec des opérations mentales et abstraites.
Elle le produit d’une résidence d’un an, menée morceau par morceau dans les Laboratoires de Mathématiques de Bretagne Atlantique. Cette résidence était faite d’entretiens libres avec les chercheurs. Le but était de découvrir des paysages mathématiques, de rencontrer de nouvelles formes, de nouveaux objets, de nouvelles manières d’opérer . Je m’y suis rendue avec la curiosité d’un sculpteur, avide de voir et de mémoriser ces mondes multidimensionnels et kaléidoscopiques. J’ai souvent eu des vertiges, comme en montagne lorsque ce qui s’offre au regard est beaucoup trop grand, trop puissant, trop mystérieux.
De ces discussions sont restés des souvenirs d’espaces parcourus et partagés par la pensée et la parole. Ces souvenirs déformés sont la matière principale de l’exposition, composée d’un ensemble de sculptures, de dessins et d’une projection de photographies.
Les mathématiques dont on m’a parlé pendant la résidence ne sont fait que de courbes, de courbures, de spirales, de sphère et de surfaces… Les sculptures de « fils flots fluages » s’opposent à l’idée que l’on a souvent des mathématiques comme étant une science de formes anguleuses, rigides, segmentaires.
Elles interrogent les possibles de leur propre forme, le fait de se tordre ou de s’adapter, sans se rompre. Elles mettent en jeu des flots de matière et de souvenirs. Dans cette salle se trouvent des fils et des surfaces. Des tores et quelques infinis. Des milliers de spirales.
La projection photographique est un écho aux sculptures éparses. Les photographies se muent les une dans les autres, reconstituent des ensembles, un flot d’image qui compte les secondes des visiteurs.
Le monde physique, profondément lié à celui des mathématiques et à celui de la pensée, est ce qui fait corps et entoure chacun de ses objets. Dans cette exposition, discrètement, courent des érosions, travaillent des sédimentation, murmurent des vagues. Des marées s’activent en spirales, des galets sont polis, lentement.
L’ensemble de la matière est détritique : résidus de paroles, résidus marins. Tout est lié à la mémoire, aux images fantomatiques qui ont persisté après les discussions. A des sensations qui me sont restées, des intuitions de formes translucides, des ombres et des reflets.
La matière physique est constituée des restes de notre société, des restes de notre océan. Des choses qui ont permit l’usage d’une mer, bouée, aussière, voile, et des reliquats d’habitants de cette même mer, monodontes, seiches, huîtres, tous sauvages. C’est une exposition comme les laisses de mer, où animal, végétal, et déchets anthropiques se lient et forment des petits univers déposés sur le sable.
Les formes de cette exposition tentent de montrer un peu des paysages étranges et mouvants que j’ai traversés pendant la résidence et grâce aux chercheurs du LMBA.
Elle sont produit d’une multiplication ou résultat d’une opération, dont les termes seraient mathématiques, souvenirs, regard, perception, oubli, réel et imaginaire.

Vues d'ensemble

La crique où je m'endors, de particules et de spirales, 2026
drap, coquillages, colle, 400 x 400 x 5 cm

Spires des marées de la baie de Lannion, 2023
graphite, papier, 30 x 70 cm
Petite peau de serpent à écouter et à caresser, 2025
tissus, coquillages, colle, pièce inclusive, manipulable, ludique et sonore
Rivière (du cube à la sphère), 2018
carreaux de plâtre, 300 x 60 x 5 cm
L’évolution d’un cube se transformant en sphère, questionnement ancien en géométrie. C’est aussi une représentation mathématique d’une érosion possible, entre un caillou et un galet, le travail continu des rivières et des estrans.

pensées-lierre, 2026
voile, goudron, craie, copies de brouillons de mathématiciens, 350 x 70 cm

Pensée-lierre est une surface souple, une peau de tableau noir, une mue. Une voile ancienne recouverte de goudron d’arbre sur laquelle ont été recopiées à la craie des écritures de mathématiciens, des morceaux d’équations, des raisonnements, des erreurs, des signes et des lettres mystérieuses.
Pendant la résidence au Laboratoire de Mathématiques de Bretagne Atlantique, les chercheurs m’ont tous parlé de leurs brouillons, des feuilles qui leur servaient à réfléchir, noter ou se tromper pour avancer leur raisonnements. J’ai glané ces pages A4 couvertes d’écritures incompréhensibles pour moi. Dans chaque bureau se trouvait un tableau noir sur lequel ils écrivaient à la craie, deuxième support essentiel à leurs travaux. Les chercheurs me parlant de leurs recherches, utilisaient des métaphores d’arbres, de branches, de ramifications, pour évoquer leurs propres pensées mais aussi leurs liens avec d’autres chercheurs. Je pensais aux troncs des lierres qui se ramifient, font des boucles, se séparent pour à nouveau se joindre et créer une surface de lignes entremêlées.

Celle des ondes salées, 2025
corde trouvée sur l’estran, nacres, colle
Les fluages, 2020
ensemble de 5 dessins, graphite, papier 130 x 60 cm
Le fil est une ligne que l’on peut tordre, nouer, étendre et couper en mille morceaux.
Les flots s’écoulent et comptent le temps et l’espace.
Le fluage lentement déforme la matière.
Les fils font des sphères si on les enroule.
Les flots font des rêves si on les écoute.
Les fluages s’étalent et déforment les choses.
De loin, la sphère devient un point.
De loin, les flots semblent immobiles.
De loin, peut être les fluages transforment les métaux en nuages.

L'écume de mer, 2025
aussière de chalutier, coquilles d’huîtres sauvages ramassées sur l'estran, 550 x 70 x 30 cm

Les dimensions possibles, 2012
plusieurs mètres coupés, dimensions variables

Représentation imaginaire d’une anomalie temporelle dans notre espace à 3 dimensions, où une singularité déformela métrique du sol.

Les lunes océaniques, 2026
diaporama de 1000 photographies, 40 min

Les lunes océaniques forment un ensemble de 1000 photographies prises pendant les 16 dernières années. En soit, elle n’ont pas de qualité photographique, elles sont mémoires d’un instant, d’un battement de cil, d’une émotion de forme et de couleur. Souvenirs de rencontres avec un réel parfois étrange ou parfois familier, elle sont des enregistrements furtifs. Elles ne sont pas à admirer, mais sont des morceaux d’une succession, succession créant un flot continu qui mesure le temps et les secondes . Elles égrènent le moment présent et les errances de mes années antérieures . Souvent, la lune apparaît. C’est elle qui rythme la durée de l’œuvre, scande les années qui passent, les cycles qui s’accomplissent. La lune attire les corps terrestres fluides, elle est l’instigatrice de grandes déformations.

L’assemblage est linéaire, une photo en amenant une autre. L’espace-temps est aplatit, les lieux sont décontextualisés pour n’être que pures formes. Parfois géométriques, parfois signes, elles tissent des liens entre les créations humains et les formes de la nature. Elle montrent l’organisation latente des choses et des matières. Elles questionnent les transformations qui travaillent notre monde à chaque seconde et mettent en lien des formes a priori éloignées mais qui partagent les même propriété physiques. La suite fonctionne comme une mémoire, ou comme l’imagination, « la puissance d’assemblage » décrite par Walter Benjamin. C’est une discrétisation, des points particuliers, des moments singuliers dans le continuum d’une existence linéaire et hasardeuse.