PvE
Tout contre la métropole, ouvrage collectif sous la direction de Benjamin Roux et Étienne Delprat, éditions 369, 2026
PvE (Players Versus Environment) est un terme utilisé dans l’univers du jeu vidéo massivement multijoueur. Au contraire du mode de jeu PvP (Players versus Players) qui propose de s’affronter virtuellement les uns contre les autres, le mode PvE désigne un style de jeu où les joueur·ses évoluent en surmontant des obstacles et en acquérant de l’expérience, afin de lutter dans un environnement aux actions prédéfinies ou régies par un algorithme.
Si la ville, dans sa conception en tant que cité, matérialise un théâtre complexe d’interactions humaines – « l’espace urbain est la projection au sol des rapports sociaux1 » –, et si « vivre c’est passer d’un espace à un autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner2 », alors mener une existence en condition métropolitaine consisterait à se faufiler dans un environnement traversé par une multitude d’obstacles. Au sein de cette jungle impitoyable, où la survie du plus apte (ou docile) semble être la règle, il est question ici de se saisir d’un objet, la planche de skateboard, qui est autant un jouet (pour jongler avec ses pieds), un instrument (de mesure et d’amplification sensoriel), un outil (de déplacement), un dispositif (de fuite), ou encore un bouclier ou une potentielle arme (par destination), pour explorer comment ce médium, oscillant entre ludique et expressions politiques implicites subjectives, s’empare des dysfonctionnements de l’organisation de la vie de la cité pour problématiser, sur un mode oppositionnel, un droit à la ville en condition métropolitaine.
Dans le contexte de la métropole, où « l’effacement des corps est l’aspect le plus inquiétant du vivre métropolitain3 », écrit Tiziana Villani, le corps en mouvement du·de la skateur·se reste une anomalie. Sa présence, souvent considérée comme bruyante trouble un environnement sonore de basse-qualité, à la manière d’un·e batteur·se de free-jazz percutant la rythmique linéaire. Sa fugacité le rend imprévisible – pratiquement insaisissable – au sein d’un espace qui tend à être coercitif, lisse et transparent. Produire de la différence à partir de la répétition, c’est défier à la fois le quadrillage de la métropole et l’autorité. Sur ce fil, l’équilibre est précaire : une aspérité et c’est la masse entière du corps qui est aspirée vers la chute. Mais qui, à l’exception de certain·es enfants téméraires, peut se targuer d’échouer à même le sol au milieu d’une place publique tout en riant avec insolence ? Avec un skateboard, on apprend à se relever sans assistance et avec le sourire : réintroduction joyeuse de l’inefficacité, refus obstiné d’asservissement à la fluidité parfaite des flux métropolitains. S’arrêter pour jouer est un acte de micro-sabotage de l’environnement néolibéral. À l’usage strict et maîtrisé de la ville fonctionnelle, la·e skateur·se s’oppose en tant que corps non-productif, en substituant à la valeur d’échange de l’espace une valeur d’usage ludique, chaotique et éphémère.
Ce que certain·es considèrent comme nuisance, dégradation et vandalisme reste pour d’autres un processus collectif de production d’équilibre, l’expression de désirs et de besoins propres, bref une activité vitale au sein d’un environnement qui (s’)enferme.
En évoluant de manière situées et mutantes – « tout contre4 » leurs milieux, c’est-à-dire autant à l’encontre de que proche, les communautés du skate posent l’hypothèse radicale que l’architecture de la ville est un jeu (et le jeu, un monde) pour habiter des espaces devenus labyrinthes (le labyrinthe est une architecture qui ne peut que se jouer). En y engagent leurs corps dans une relation sensible, quasi moléculaire, les skateur·ses, ces sociologues sans diplôme, nous montrent que l’on peut apprendre de la métropole autrement, en détournant ses armes, y compris le béton.
Ainsi, teintées d’un « agir sans fins5 », mais refusant de se laisser prendre par l’injonction créative servant la fabrique néolibérale et dépolitisante de la ville, ces pratiques aux valeurs anti-autoritaires déploient minutieusement de la continuité politique là où personne ne l’attend. Car bien qu’elles correspondent peu aux cadrages institutionnels en vigueur, malgré nombre de tentatives d’invisibilisation, de domestication ou d’instrumentalisation, cette pratique partagée entre communautés dans la rue sont des réponses coriaces à la diminution progressive de ce que l’on pourrait qualifier d’angles morts de la ville et pointent le besoin d’appropriation de tels espaces, non-administrés et non-policés, pour permettre l’incubation de formes de vie qui expérimentent, avec et pour la ville, des « praxis instituantes6 ».
D’un enjeu communautaire à une portée sociale, de tels gestes mineurs de ré-agencements – que l’on pourrait qualifier d’acupunctures sur le territoire – ne laissent-ils pas entrevoir l’application de la « théorie des termites7 » chère au géographe David Harvey dans sa proposition de révolution urbaine ? Ne sont-ils pas des signaux faibles d’une conspiration qui consisterait à saper grain par grain la propriété elle-même plutôt que de chercher à renverser l’État ?
Loin d’être une politique du silence donc, mais plutôt une fugue infra-politique, un jeu sérieux qui ne dit pas son nom mais qui agit concrètement, sans s’embarrasser d’un militantisme traditionnel, le skateboard ne manifeste pas avec des pancartes « droit à la ville » mais plutôt avec des pancartes “They don’t give a fuck about us”. Considérer ces forces, qui rejouent continuellement leur vulnérabilité, comme potentielle « machine de guerre nomade8 », est peut-être une condition pour voir apparaître, en retour, des formes de vies grindant les conceptions classiques du politique et repoussant ainsi le spectre de l’anxiété urbaine généralisée. Car, en fin de compte, elles font le pari d’un génie civil populaire et laissent entrevoir des brèches, si infimes soient-elles, afin de rendre habitable l’inhabitable, par et pour leurs corps. La·e skateur·se ne voit pas la ville, iel l’étudie jusqu’à épuisement.
VANDALISM AS A PRODUCTIVE FORCE
« Le confort nous tue progressivement, il atrophie nos corps. La tension avec son environnement est une condition pour l’habiter. » Claude Parent, Vivre à l’oblique
La diminution progressive et la réduction en terme de durée de vie de ce que l’on pourrait nommer « angles morts », interstices, délaissées (lieux vacants, friches, terrains vagues…) et autres failles ouvertes au sein de « non-programme », a ainsi orienté des praticiens vers des actions davantage discrètes, opportunistes, fugaces. Cela modifie, entre autres, leurs fréquences mais réoriente également leurs terrains d’action, souvent limités à des espaces périphériques, vers des centres. En puisant de plus en plus ses gestes dans un héritage laissé par des mouvements insurrectionnels, les communautés issues des subcultures urbaines ont ajustés leurs modes opératoires pour se jouer des nouvelles contraintes et dépasser les pièges que produit la ville arrivée au stade de métropole, acte finale de l’encastrement du capitalisme dans l’urbain. Souvent impossibles à déceler aux yeux d’un public non-averti, ces gestes d’acupuncture sur le territoire, parfois spontanés, dérisoires, d’autres fois mûrement planifiés, risqués, constituent en quelque sorte une application de la « théorie des termites » du géographe David Harvey : « Grignoter, atrophier, infliger des dégâts souvent impossibles à déceler, car dès que les dégâts causés deviennent trop visibles et menaçant, les pouvoir de l’État feront office de service de désinfection. […] La formule n’a rien de méprisant : les termites peuvent infliger de terribles dégâts, souvent impossibles à déceler. Ce n’est donc pas le manque d’efficacité potentiel qui pose problème ; c’est que, dès que les dégâts causés deviennent trop visibles et menaçants, le capital est à la fois capable et tout à fait désireux de faire appel aux services de désinfection - les pouvoirs de l’État - pour y remédier. »
Riot Bank
Le soir du 13 mai 2016, lors d’échauffourées opposant manifestant.es et CRS sur la Place Saint-Anne à Rennes, un groupe d’opposant.es à la Loi Travail extrait du chantier de la ligne B du métro divers éléments afin de former une barricade et se protéger des forces de l’ordre. Abandonnée à l’issue des affrontements, une grande pièce de coffrage est déplacée par le biais de planches à roulettes jusqu’à la Place Hoche, située à 300 mètres de là. Elle restera une semaine, déménagée à différents emplacements et servant à la fois de forme de repos comme de support à diverses activités, avant d’être évacuée par les services municipaux. Coïncidence, cet objet comporte des dimensions et une inclinaison similaires avec un élément architectural significatif pour les pratiquant.es de la place, “le plan incliné de Hoche”.
Photographies numériques, dimensions variables
Captures d’écrans issues du reportage Rennes : la bataille pour le centre-ville (Part 6 : le soir du 13 mail 2016)
Chèques postaux
En 2009, la ville de Rennes lance une consultation pour la restructuration du Mail François Mitterrand dans l’optique de transformer ses parkings en un « espace apaisé » privilégiant des voies de circulations douces. Les premiers travaux débutent mi 2012 et, à l’automne 2014, les 750 mètres du mail rénové disposent de nouveaux éléments architecturaux ainsi que divers mobiliers dédiés au repos, dont des bancs massifs en bois équipés d’arêtes métalliques. À l’apparition de ces derniers, et entraîné par la diffusion instantanée de l’information via les réseaux sociaux, de nombreux skaters investissent quotidiennement le lieu jusqu’à ce que des anti-skates ne soient ajoutés au début du printemps 2015. Suite à cette décision, motivée par des plaintes de riverains à propos de nuisances sonores, également remontées à la municipalité via les réseaux, la communauté skateboard disparaît de cet espace.
Peu de temps après, un initié décèle que les deux bancs situés dans le parc de jeux pour enfants, dont le sol est recouvert de gazon synthétique (empêchant donc toute utilisation lié à la glisse), n’ont pas subi de “corrections”. Le mobilier en lui-même ne peut pas être déplacé, pour autant les arêtes métalliques y sont simplement vissées : il est donc possible d’intervertir celles comportant des anti-skate avec celles laissées vierges avec un simple tournevis.
Mail Fr. Mitterrand, plan de masse, crédits : MUTABILIS Paysage, 2012
Photographies numériques, dimensions variables
Général Hoche (et ses 88 galons)
Approuvé lors du vote du Budget participatif dans le cadre de la première Fabrique citoyenne, une plate-forme en acacia de 230 mètres carrés, est installée sur la place Hoche en septembre 2017 avec la vocation de « créer du lien, favoriser la convivialité et l’animation de la place ». Inauguré de manière officielle le 5 octobre 2017, l’événement réunira une vingtaine de personnes et quelques élus, dont l’adjoint au maire, accompagné d’une fanfare et de la pluie. La totalité de la structure est ornée de pièces dites « anti-skate », angles métalliques visant à dissuader les éventuels patineurs et skaters. Au nombre de 114, vissés dans le banc tous les 80cm, ils représentent un budget d’approximativement 2000 euros (le calcul est basé sur les tarifs de l’entreprise de sécurité Seton, qui propose le lot de 20 pièces au prix de 400 euros HT). En réaction, l’idée est émise de retirer 88 de ces pièces (dont la largeur est de 3cm) afin de les assembler, ce qui permettrait de créer une arête pleine et recouvrir intégralement le plus petit côté du banc (d’une mesure de 256cm), pour ainsi fournir une surface de glisse adéquate. Le 23 février 2018, une pancarte, siglé des logos de la ville de Rennes et du Budget participatif, titrant « Pensez aux riverains ! » et sous-titré par « Espace interdit aux rollers et aux planches à roulettes ».
Photographies numériques, dimensions variables
88 anti-skate, dessin technique, crédit : D. Riollier
Copycat
Un copycat est un imitateur commettant une infraction à la manière d’un autre criminel.
Intervention urbaine, béton, peinture
Photographies numériques, dimensions variables
Photos : Tristan Deplus
- Henri Lefebvre, Le droit à la ville, Anthropos, 1972 ↩
- George Perec, Espèces d’espaces, Galilée, 1974 ↩
- Tiziana Villani, Psychogéographies urbaines: corps, territoires et technologies. Eterotopia France, 2014 ↩
- Collectif, sous la direction de B. Roux et É. Delprat. Tout contre la métropole. éditions 369, 2026 ↩
- Doina Petrescu, Anne Querrien, Constantin Petcou, « Agir urbain ». Multitudes, 2007/4 n° 31, p.11-15. ↩
- Pierre Dardot et Christian Laval, Commun, essai sur la révolution du XXIe siècle, La Découverte, Paris, 2014 ↩
- David Harvey, Villes rebelles. Du droit à la ville à la révolution urbaine, Buchet.Chastel, 2012 ↩
- Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux : Capitalisme et schizophrénie (Vol. 2), Paris, Éditions de Minuit,1980 ↩