Tristan
Deplus

19.10.2023

Maintenance et gestes mineurs

Résidence de recherche-création Habiter/ Occuper, site du Bois Perrin, 2022

Dans le cadre de la résidence “Occuper/Habiter. Le temporaire et le lieu comme conditions de création” au sein de l’EUR CAPS (École Universitaire de Recherche - Creative Approaches to Public Space) et à travers une immersion longue sur le site du Bois Perrin, je m’attelle à questionner les notions de la maintenance et de l’entretien par une série de gestes mineurs. En réactualisant la figure du concierge : de la remise en état d’objets à l’animation sociale de situations, en passant par l’écoute et l’amplification des bruits du lieu ou encore l’ouverture des portes et fenêtres, il s’agit d’interroger ici comment cohabitent différents degrés de nécessité sur un lieu.

Amplification osseuse, documentation Bois Perrin, 2022

Interphone

On entre aujourd’hui sur le site du Bois Perrin par son ancien accès de service. À côté d’un portail dorénavant toujours ouvert, un vieil interphone est toujours encastré dans le mur d’enceinte mais ne fonctionne plus. Avec l’artiste et performeuse sonore Sonia Saroya, nous démontons et récupérons le boitier et son électronique, ici non pas dans l’optique de le remettre en état, mais plutôt d’en faire le support pour un dispositif sonore qui diffusera, de manière aléatoire et interactive, des messages de bienvenue et des bribes de définitions à propos de la notion de maintenance. Ces samples sont tirés d’une série d’entretiens réalisés avec les trois concierges (Jade, Gwenola et Nicolas) de l’hôtel Pasteur, en 2023, à Rennes.

Quelques exemples des extraits audio diffusés par l’interphone :
- “Tu as le droit toi aussi de t’approprier cet espace, de t’en faire un chez toi.”
- “On fait confiance mais pas en se dédouanant”
- “Bienvenue. Vous avez le droit d’être là.”
- “Un concierge c’est une personne qui donne des clés et qui ouvre des portes avec tous les sens que celà comprend.”
- “Concierge c’est aussi prendre soin. Prendre soin du lieu et prendre soin des personnes.”
- “Les personnes, pour qu’elles soient en sécurité, il faut aussi qu’elles soient libres, la sécurité ce n’est pas uniquement mettre des règles et des contraintes, c’est aussi être en capacité d’agir par exemple.”
- ”Comment on cohabite ? On cohabite car il y a un récit commun.”

Avec l'artiste et performeuse sonore Sonia Saroya

Rentrée par accident

Au premier jour de mon arrivée, un incident semble s’être produit récemment : un arbre est tombé et gît dans le parc généreusement arboré du Bois Perrin. Avec l’aide de dix personnes ainsi que deux jeunes habitants du site, curieux de nos agissements, nous parvenons à déplacer et acheminer le tronc sous un préau afin qu’il commence à sécher. Par la suite, sous la forme d’un chantier-école ouvert, le tronc se retrouve rapidement équarri et devient en peu de temps un module de skateboard autant qu’une assise, ce dont le lieu est alors dépourvu. L’objet inspire rapidement une dizaine d’autres modules qui s’assemblent pour former une aire de glisse dans la cour de l’école du Bois Perrin. Elle sera le théâtre de plusieurs événements festifs et temps conviviaux, invitant les communautés voisines et les occupant.es du lieu à se rencontrer en expérimentant des jeux d’équilibres et des sensations de glisse.

L’école buissonnière

Il n’y a pas vraiment de surfaces pour laisser des messages dans l’enceinte du Bois Perrin à l’exception de deux murs lisses, d’ailleurs recouverts de graffitis. Pourtant, dans l’ancienne école se trouvent de nombreuses salles de classes équipées de tableaux, qui, bien que n’étant plus aux normes (ils datent de l’époque où les institutrices écrivaient à la craie), sont toujours fonctionnels. Le premier des gestes “mineurs” exercé sur place consistera à démonter un de ces tableaux pour l’installer dehors, fixé sur un des murs extérieur de l’école.

Passé syndical

Plusieurs anciens panneaux d’affichages syndicaux en bois, où l’on ne trouve plus que des papiers jaunis, sont encore accrochés sur les murs des bâtiments du Bois Perrin. Bien que l’état de l’hôpital public ne s’arrange pas à en croire les banderoles tendues à l’entrée du centre hospitalier voisin, ils n’ont pas été emmenés lors du déménagement, qui a dû se faire dans l’urgence. Un de ceux-ci est remis en état puis pyrogravé avec le mot “communication”, et ses traductions dans une dizaine de langues parlées sur le lieu.

3 points

Qu’est ce qu’un panier de basket sans filet ? Afin de remédier à un souci majeur, les artistes Célestine Pelletier et Lise Denise, qui affectionnent particulièrement les fils de scoubidous et qui les utilisent pour réparer divers objets du quotidien, se lancent dans le tressage de filets afin de les installer sur les arceaux des panneaux de basket de la cour de l’école.

Ménage de printemps

Le Bois Perrin était, il y a encore quelques années, un hôpital pédopsychiatrique. Pour des raisons de sécurité, les fenêtres des bâtiments ne disposent pas de poignées pour les ouvrir. Seule une clef “triangle” est en la possession de l’administration de l’école (elle a d’ailleurs rapidement disparu), il est donc parfois compliqué de profiter d’un courant d’air. Durant les mois de la résidence, des objets et matériaux seront collectés sur le site puis sculptés afin de réaliser une série de clefs et profiter, le temps d’un ménage de printemps, des joies du dehors. Ces poignées de fenêtre sont ensuite inventoriées, comme l’ensemble des outils mis à disposition par l’EUR CAPS, dans un tableur qui indique la résistance de leurs matériaux face aux usages, leurs états et leurs niveaux d’usures.

L’Abrivélo

Suite à une rencontre entre cyclistes sur site, nous prenons connaissance de l’existence d’un atelier de réparation de deux roues dont une des traces restantes est un vieil abri à vélo en train de pourrir. À deux puis à l’aide d’une équipe d’étudiant.es, nous déplaçons cette structure avant de remplacer ses tôles de couverture et lui refaire une étanchéité. L’objet sert d’abri pour les personnes de passage, comme de cabane de jeu pour les enfants du Bois Perrin. Quelques mois plus tard, des ateliers d’auto-réparation seront régulièrement mis en place et assurés par Violette Mével, occupante des lieux.

Photos : Tristan Deplus