Celleux qui creusent
Avec : Julie Bonnaud & Fabien Leplae, Adrien Lefebvre, Louise Le Pape
Commissaires d'exposition : l'aalcôve (Alexandre Daull, Alexis Hardy, Virginie Levavasseur)
Centre culturel des Fosses d'Enfer, Saint-Rémy-sur-Orne
Crédits photo : Michèle Gottstein
Pour l’exposition Celleux qui creusent, nous explorons les liens possibles entre pratiques artistiques et nouvelle paysannerie, en faisant dialoguer les artistes Julie Bonnaud & Fabien Leplae, Adrien Lefebvre et Louise Le Pape. Quatre artistes qui mènent ou ont mené simultanément une pratique artistique et un travail de la terre : osiériculture, production de thé ou encore développement d’un éco lieu.
Déjà enfant, pour nombre d’entre nous, creuser est une activité joyeuse : se salir les mains, découvrir de nouvelles odeurs et une nouvelle biodiversité. Dans son recueil intitulé Les dangers de fumer au lit, Mariana Enriquez évoque le plaisir de creuser la terre lorsque les sols s’étaient ramollis après une averse. Elle utilisait une pelle en bois et en métal comme celle de sa grand-mère. Par ce geste, elle entretenait à la fois un rituel et un héritage. De la même manière, durant l’enfance, l’activité artistique consiste à dessiner des mondes fantasmés, empiler des formes ou des objets.
Dans ces deux cas, le monde devient malléable, propice à la curiosité et à la découverte. C’est dans cette immersion vers un monde flou que s’ancre le travail de Louise Le Pape, lorsqu’elle observe ce qui échappe au regard. L’artiste détourne des caméras infrarouges, conçues pour la surveillance, puis les transforme en outils d’attention et de soin. La technologie lui permet ainsi de révéler la vulnérabilité des espèces qui nous entourent et d’inscrire son travail dans le temps long. De cette attention naît une poésie faite de rituels méconnus, d’instants fragiles et d’étrangeté.
Cette poésie de l’étrange se déploie aussi dans le travail à quatre mains des artistes Julie Bonnaud & Fabien Leplae. Par le dessin, la céramique ou encore l’installation, iels écrivent un territoire dans lequel la nature résiste aux interventions humaines.
Parallèlement, le duo a imaginé Fournaise, un projet mêlant travail agricole (culture du saule) et production artistique : cultiver revient à générer des formes en respectant les rythmes de la terre. Fournaise permet d’inscrire création et paysannerie comme un mode de vie ; une manière de penser autrement notre société. Dans La démocratie aux champs, Joëlle Zask développe l’idée selon laquelle le travail de la terre est une action universelle qui revient à se cultiver tout en cultivant la communauté. Cette double ambition se manifeste également dans le secteur culturel par des propositions artistiques en milieu rural ou périurbain. Il s’agit de tisser des liens, de produire du collectif et de (ré)inventer des formes de partage.
Mais que signifie cultiver lorsque la terre semble absente, que les territoires sont saturés par les flux ? En marge des villes, où s’étendent nos espaces périurbains, les paysages sont devenus fonctionnels, traversés par les marchandises et habités d’infrastructures. Le vivant semble en difficulté et peine à trouver refuge, conséquence d’une discontinuité écologique.
Avec Brandon, city bird caller (2016) l’artiste Adrien Lefebvre s’intéresse à ces zones de transit où l’attention se dissout. L’oeuvre agit comme un signal dans le paysage périurbain : elle capte, détourne et réintroduit une présence sonore là où dominent les bruits standardisés des flux. L’artiste révèle ce qu’il reste du vivant dans ces environnements conçus pour l’efficacité. C’est dans ces interstices que réside le travail de l’artiste : le son devient un outil capable de transformer notre perception du monde.
Creuser est ainsi un geste à la fois symbolique et politique, un acte de transformation lente.
Par ce geste, nous introduisons de la porosité entre humains et non-humains. Les oeuvres réunies pour l’exposition Celleux qui creusent s’inscrivent dans cette nécessité : réinvestir nos territoires ruraux ou périurbains et les envisager comme des potentiels pour affirmer un rapport au vivant plus apaisé.
L’aalcôve