les trames de gwenn mérel
Entre ses dessins au feutre de 2013 et ceux plus récents au crayon de couleur, les aiguilles de la broderie sont passées par les doigts de Gwenn Mérel. Les points de Au bord de l’eau et de De gauche à droite : Le mont Pelve, la pointe de la Réchasse, la Grande Casse, sont colorés, juxtaposés et posés délicatement sur le papier. Ils forment des paysages aux touches fragmentées mais solidaires. Les trous de la toile de Points de vue de 2016- 2017 et de Icy assemblent la ripvière de la Villaigne et Isle de 2019 sont comblés de fils de différentes matières et composent des natures à la fois massives et légères aux couleurs vives et aux aplats circonscrits mais conjoints. Les pointillés façonnent des montagnes dont les silhouettes et les reliefs émergent grâce à l’illusion d’optique. L’effet est vaporeux. L’ensemble est de couleur pastel. Le point remplace la ligne. Les fils s’enchevêtrent et forment les motifs des broderies tels les touches de pinceaux qui se superposent et se juxtaposent sur la toile du peintre pour faire apparaître les contours des paysages. La matière est là. Les couleurs sont vives. La ligne remplace le point.
Point à la ligne
À travers ces deux séries, Gwenn Mérel expérimente la représentation de la nature en atténuant le contour par la touche et en l’accentuant par la ligne. Ce jeu de disparition et d’apparition pour signifier le paysage résonne avec ces mots de Paul Signac : « Il n’y a pas plus de contours qu’il n’y a de touches dans la nature (…) Beaucoup de ces peintres qui évitent la touche avec le plus grand soin, sous prétexte qu’elle n’est pas dans la nature, exagèrent le contour qui ne s’y trouve pas davantage. » 1
Il semble que Gwenn Mérel exploite jusqu’au paroxysme ces deux vocabulaires formels pour mieux les contenir et les définir comme un des principaux fondements de son langage plastique. L’usage des techniques du néo-impressionnisme et du textile sert un propos complexe sur la manière d’aborder le paysage et sa représentation. Les images produites sont comme les réceptacles des déplacements que l’artiste pratique lorsqu’elle se balade en ville ou à la campagne. Son corps et son regard sont des mémoires topographiques et photographiques qui se projettent sur les trames de ses supports.
Point de repère
En littérature, le point est un signe de ponctuation qui clôt la fin d’une phrase et qui signifie au lecteur de faire une pause avant de passer à la suite du texte. Les points colorés de l’artiste sont ces temps d’arrêt qui annoncent une fin puis un recommencement. Ils posent des moments d’immersion et de marche effectués dans la nature représentée. Ils reconstituent visuellement ce paysage traversé telles des coordonnées GPS. L’œuvre De gauche à droite : Le mont Pelve, la pointe de la Réchasse, la Grande Casse est installée sur un support incliné au sol et est à appréhender comme un panorama cartographique traditionnel, une table d’orientation, où les touches de couleurs peuvent renvoyer à des légendes géologiques ou topographiques. Gwenn Mérel joue avec ces codes et les transpose en une relation personnelle et intime au territoire. Ces “points de mémoires” sont le lien physique et visuel qu’elle entretient avec la nature. Elle les pose sur le papier comme elle déambule dans le paysage. La pratique du dessin est lente et rigoureuse de même que la balade est oisive et studieuse. Chaque point tombe à point nommé comme le repère géodésique qui nomme les coordonnées précises d’un lieu sur une carte et dont la couleur dépend de son mode de calcul : 3D, altimétrique et planimétrique.
Contre-point
À la différence des points calibrés et inflexibles des dessins qui apportent au paysage un caractère quasi scientifique, les lignes de matière qui forment les motifs de Points de vue produisent une fluidité ondoyante. Au départ, l’artiste photographie un paysage bazougeais et lui ajoute des éléments caractéristiques sur ordinateur. Puis elle plante le décor de ce panorama modifié sur la trame à broder. La laine traverse les trous du support tel le végétal qui pointe ses racines dans la terre. Les doigts de l’artiste plantent l’aiguille pour fixer le fil comme sa main verte creuse le terreau pour arrimer le germe (Gwenn Mérel est une jardinière aguerrie). Au fur et à mesure que les fils s’articulent entre eux, le paysage prend racine et se propage dans les fibres des rideaux. Le recto accueille le décor (la mise en scène), et le verso les coulisses (là où tout se trame). Installée dans une ou deux vitrines (l’œuvre est en deux parties), le rideau renvoie au théâtre, à la scénographie, à la mise en scène et au récit. Du côté jardin au côté cour ou inversement, le spectateur parcourt le paysage comme on parcourt une scène et s’invente une histoire à partir de l’image brodée. Panorama qui crée une frontière entre le public et le privé, le visible et l’intime. Autant de drames et de tragédies, d’intrigues et d’anecdotes cachés derrière les rideaux d’une fenêtre. Autant d’individus et de regards qui se dissimulent derrière ces voiles pour guetter les activités courantes de la vie extérieure. Points de vue envisage ces écrans décoratifs comme les réceptacles de ces histoires fantasmées qui se projettent et courent des deux côtés de la scène du quotidien.
Point de croix
En broderie, le point et la ligne se rencontrent et forment une croix. Gwenn Mérel utilise ce motif en forme de X pour réaliser ses paysages au crayon couleur à partir de photographies numériques qu’elle collecte lors de ses balades. Elle dessine le point de croix au lieu de le broder et en fait un signe plastique qu’elle ajoute à son vocabulaire. Cette signature est dessinée avec des crayons de couleurs sur des papiers colorés, et elle modèle par juxtaposition et superposition des paysages qui lui sont familiers. En remplaçant le fil par le crayon, l’artiste imite avec une pointe d’ironie la technique du point de croix et s’échappe en quelque sorte de la rigueur presque obsessionnelle du dessin au point et de la technique de la broderie. Les œuvres de cette série font formellement la synthèse entre les toiles estampées fournies par les kits de broderie et sur lesquelles sont imprimés les motifs à broder et la broderie elle-même. Les coups de crayons en forme de X suggèrent et contiennent à la fois les croix colorées qui structurent les dessins imprimés sur les patrons et celles de la laine qui viennent les remplir et les suppléer (points de croix). Les croix de différentes couleurs forment des espaces colorés distincts qui se juxtaposent pour composer les toits, les murs des maisons, le mouvement des vagues et les ombres des rochers. Ces X réalisés au crayon de couleur sont légers et chantants et apportent au dessin une atmosphère douce et chaleureuse. Le regardeur est face à des œuvres ambivalentes car elles évoquent le dispositif prêt à l’emploi distillé dans les manuels pour artistes en herbe et l’esquisse clichée de bord de mer frontales et naïves. Ces références joyeuses aux techniques amateurs et à une certaine pratique de l’art concèdent aux œuvres une fraîcheur spontanée qui permet à Gwenn Mérel de créer une esthétique du paysage singulière et personnelle. Esthétique qu’elle affirme en utilisant comme supports des papiers colorés employés notamment dans les loisirs créatifs pour enfant ou adulte. Ces feuilles de couleur liées à la pratique amateur font écho aux systèmes de codage informatique RVB (Rouge, Vert, Bleu) et CMJN (Cyan, Majenta, Jaune, Noir) et au logiciel Photoshop qui permet de jouer avec les couches chromatiques d’une photographie. Ainsi, la lettre X (la croix) communément utilisée dans le langage informatique s’accommode à cette référence au numérique et semble se diffuser tel un virus, telle une abscisse sans son ordonné. De différentes tailles, elle contamine les supports monochromes comme si elle envahissait et barrait les pixels des photographies. Cette sensation d’anéantissement de l’image numérique par le dessin renvoie à cette citation de 1994 de l’artiste Gloria Friedmann : « L’omniprésence des médias et de leurs images digitales conduit souvent à une confusion telle, que la réalité de notre monde semble coïncider avec ses multiples images tramées. Je suis pourtant convaincue que c’est seulement une véritable confrontation avec la matière elle-même qui nous permet de saisir l’image de notre monde, afin de le réfléchir plus profondément. » 2
La facture de certains des dessins de l’artiste se libère et fait apparaître par la prolifération du X des trames implicites et des paysages vibrants aux couleurs tranchées. L’expressivité du trait formalise par fusion le chaos et l’harmonie des recto-verso des broderies. La boucle est bouclée. Du point à la ligne jusqu’au X, Gwenn Mérel appréhende le paysage comme la combinaison plastique des particularités de la cartographie et de la topographie subjectivées par la marche. Les pas altimètres et le regard arpenteur de l’artiste pointent, tracent et circonscrivent leurs perceptions visuelles et sensorielles en diagrammes de campagne ou de mer.
Point final
Gwenn Mérel privilégie le fait main à la machine, la lenteur à la rapidité, et l’artisanat à l’industriel. Cette démarche artistique nous amène à nous interroger sur le rapport que nous entretenons avec l’objet manufacturé et fabriqué en série dont les systèmes de production occasionnent des inégalités sociales et participent à la destruction de l’environnement. À l’instar du point de vue de Walter Benjamin sur l’aura et l’œuvre d’art, l’artiste assume la notion d’unicité comme étant l’émanation d’un processus de création lent et minutieux questionnant le caractère sacré de la création artistique : « Qu’est en somme que l’aura ? Une singulière trame de temps et d’espace : apparition unique d’un lointain, si proche soit-il. L’homme qui, un après-midi d’été, s’abandonne à suivre du regard le profil d’un horizon de montagnes ou la ligne d’une branche qui jette sur lui son ombre - cet homme respire l’aura de ces montagnes, de cette branche. » 3
Tel le personnage du philosophe, Gwenn Mérel contemple son sujet de prédilection, la nature, et projette sur papier et autres supports les trames de temps et d’espaces de ses traversées paysagères.
David Chevrier, août 2022.