Guillaume
Pinard

06.09.2023

Bébé Lune

Exposition à la Galerie Anne Barrault, 2019

Photos : Aurélien Mole

Bébé Lune, 2019
acrylique sur toile, 60x60 cm
Concordance, 2019
acrylique sur toile, 24x19 cm
Discours sur la modernite, 2018
acrylique sur toile, 61 x 50 cm
La chasse, 2018
acrylique sur toile, 61 x 50 cm
La main de son maître, 2018
acrylique sur toile, 30 x 30 cm
La répression du jaune, 2019
acrylique sur toile, 65 x 54 cm
Le contrat, 2018
acrylique sur toile, 50 x 61 cm
Le trouble, 2018
acrylique sur toile, 50 x 50 cm
Robi et cacahuette, 2019
acrylique sur toile, 60 x 60 cm
Clodomir et Marguerite, 2018
acrylique sur toile, 65 x 54 cm

Photos : guillaume pinard
Guillaume Pinard © Adagp, Paris, 2022

Bébé Lune
17 mai - 3 août 2019

Le lieu choisi fut une vaste plaine située à l’écart de tout : un site d’où l’observateur jouissait d’un
 champ de vision dégagé sur le paysage, avec pour seul point de mire l’implacable horizon.
 Ce fut cet horizon qui guida l’apparition des images. Tout prit place avec simplicité : le principe de
 l’exposition se réduisait à une ligne, incise graphique déroulant méthodiquement le temps dans
l’espace. Avec une telle clarté de conception, ni choc, ni secousse, ni déraillement à craindre.

Pourtant tout s’emballa. La vitesse des étoiles, la vitesse des comètes, la vitesse des planètes !
 L’astre du jour, irradiant tout, jusqu’au monochrome rougeoyant ! Une force psychique étrange 
orchestrait une série de visions embrassant la totalité du cosmos.

Il fallut regarder la réalité en face.
 On y croisa : des duos gémellaires, érotisés, parfois siamois, dont les attributs sexuels ou les atours
 chevelus captivèrent ; la Chose revêtue de son épiderme de pierre ; des CRS sylvestres ; les yeux
 revolver du blaireau, du sanglier, du singe, du cochon et du hibou ; un personnage avec une fleur 
anthropomorphe ; un chien avec un robot.
 Les affrontements grotesques succédaient aux drames paysagers.
 Entre les corps, des dialogues s’ouvraient, tous incompréhensibles, mais non moins authentiques.

À QUEL MOMENT FUT FOMENTÉ LE MEURTRE DE PYTHAGORE ? Nul ne saurait le dire. Pourtant, le papa du Théorème, une équerre en plastique plantée entre les deux yeux, finit par reposer à même le sol de ce paysage soudainement endeuillé. Au-dessus de l’horizon, suspendue très haut dans le ciel, un adorable Bébé lune surplombait la scène de crime.

NOTES (POUR EN SAVOIR PLUS OU MOINS)

TIMELINE
 Actuellement, Guillaume Pinard travaille sur un nouveau catalogue. Un entretien traverse cette édition : à chaque fois que ce texte évoque une oeuvre, l’image de cette dernière apparaît, ce qui met en relation des oeuvres d’époques et de natures très différentes. Inflexiblement, le texte guide l’apparition des images.
 Dans le même esprit formaliste, cette nouvelle exposition de l’artiste à la galerie Anne Barrault observe un principe assez simple, réduit à une ligne sur laquelle viennent chronologiquement se poser les oeuvres réalisées depuis trois ans environ.
 Cette exposition-travelling, qui mêle peintures et dessins au pastel, trace un paysage hallucinatoire, périmètre peuplé d’invraisemblables voisinages.

TITRE ASTRAL
La mort, le sexe, la nature, la recherche de la beauté : les sujets en art sont assez limités, et bien sûr Guillaume Pinard n’échappe pas à ces questions universelles. Pour pimenter les choses, depuis quelques temps, le cosmos l’appelle. Il vient même de réaliser un monochrome au pastel sec pour la toute première fois.
 Au moment de nommer cette exposition, le choix de Bébé lune s’imposa à lui comme une évidence étrange, un titre joli, un tantinet cucul, un titre qu’on n’oserait pas donner à une exposition. Mais banco pour la dimension cosmique.
 À titre informatif, Bébé lune est aussi le titre d’une chanson interprétée par Zabou (Breitman) pour le Club Dorothée en 1987. Habillée en pierrot lunaire dans un clip bricolé, Zabou égrène les derniers mots de cette berceuse que sa maman lui chantait quand elle était petite : « Là je n’ai plus de lune car elle s’est envolée / Légère et blanche plume dans les nuées / Rêvez bébé lune, rêvez bébé. »

FRAGMENTS, ÉCLAIRANTS OU OBSCURCISSANTS
Depuis longtemps, la question du portrait obsède Guillaume Pinard, qui multiplie à ce sujet les commentaires et les interrogations : quels régimes de vitalité s’appliquent à la représentation du visage ? « Dans toutes mes peintures, le regard revient de façon permanente. Comme un réflexe. Quand je ne sais pas quoi peindre, je fais une tête. J’aime bien cette façon d’être regardé par ce qu’on regarde. »
 « Faire un portrait doit consister à matérialiser un certain type d’absence.» 
« Au fond, toute oeuvre est un visage et c’est à ce vis-à-vis que je veux pouvoir me confronter. Je veux répondre à un signal. Ces dessins sont une façon de répondre à qui me parle depuis un au-delà, sans que je sache vraiment à quoi correspond cette localité. »
 « Si un portrait matérialise une absence, est-ce qu’une galerie de portrait représente un tribunal de fantômes? »
« Ou bien on ne représente pas un visage au risque de le fétichiser, ou bien on métamorphose sa forme en permanence.» 
« Dans les peintures qui me retiennent, les figures donnent toujours le sentiment de venir de très loin et cependant d’avoir déjà une place en moi lorsque je les rencontre, comme si j’étais leur contre-forme, un recueil où peut se dévoiler la clameur inédite de leur présage. »

PAYSAGES

L’exposition comprend de nombreux pastels de paysages, où la gamme chromatique exulte en saturations poudrées. Ils s’inspirent parfois de modèles du genre, dont Guillaume Pinard capte la vitalité : citons parmi d’autres Arnold Böcklin, Camille Corot, Antoine Watteau ou Jean-Baptiste Siméon Chardin. Parfois aussi, l’artiste part de ses propres sources, photographiques, histoire de varier les plaisirs. Dans ces paysages, selon un principe de collage, Guillaume Pinard subtilise certaines figures pour les remplacer par d’autres : nouveaux venus dans le décor, voici un dalmatien ou un blaireau. Ces scènes bucoliques pourraient facilement évoquer un monde
primordial, édénique, indivisé. Toutefois, les corps s’exhibent étrangement dans cette nature intranquille, aux énergies exacerbées. À la fois statiques et vibrants, flottants et pondérables, sereins et fiévreux, de quel scénario contradictoire sont-ils les protagonistes ?

Eva Prouteau, 
Mars 2019