Gabrielle
Herveet

UP . 10.07.2026

La cime du vent / Naviguer avec les étoiles

Projet résidence en Islande
Projet soutenu par la DRAC Bretagne et ARTIC LAB, 2025

Vues du bateau

Bar avel veut dire « cime du vent », un des noms de la tempête en breton. C’était aussi le nom du bateau de mon arrière-arrière-grand-père, Francis, avec lequel il pêchait dans la baie de Saint-Brieuc. Comme pour déjouer le mauvais sort, le bateau avait pris le son et la puissance de l’imprévisible, de l’immense, de l’effrayant, pour éloigner les accidents de mer. Francis avait connu deux naufrages, le premier en mer d’Islande lorsqu’il était embarqué pour les campagnes de pêche à la morue et le second aux Dardanelles pendant la première guerre mondiale après avoir été appelé dans la Marine Nationale, comme beaucoup de bretons à lors. Cette histoire m’a été transmise il y a 25 ans et depuis ce double naufrage me hante.

La cime du vent est un projet de recherche autour de ces naufrages, une quête dans le passé pour voir ce que cela dit de notre présent.
Deux résidence-navigation à bord du Peter Pan, voilier d’Arctic Lab, me permettent d’expérimenter par le corps, l’émotion, l’imprégnation, ce qu’a pu être le quotidien de ces paysans-marins du Trégor, emmené au-delà des mers par une réalité économique qu’ils subissaient.
Je me suis demandé quelles vagues, quelles lumières, quelles matières, quelles plantes, quels animaux ils ont pu croiser. Quels souvenirs de montagnes, de volcans et de glaciers ils ont ramené. Quels récits de paysage, de tempête, d’éruption ou d’éclipse ont -il fait à celles et ceux resté.es dans le Trégor.
Par le regard posé sur la côte et sur le ciel d’Islande, je me suis liée à eux, à leurs pensées.
La première navigation a eu lieu à l’été 2025, pendant laquelle il s’agissait de longer la côte Nord-Ouest de l’Islande, les Westfjords, là où les pêcheurs bretons touchaient terre après 4 mois passés à longer les côtes de l’île. Le paysage des Westfjords a sédimenté leur présence. Pendant quelques dizaines d’années, la côte a été parsemée de récits d’événements, d’anecdotes, de coutumes ou de rituels, de drames et de joies.
La deuxième navigation sera à l’été 2026, il s’agira de relier l’Islande à la Bretagne Nord, en faisant le trajet retour des goélettes, et ainsi passer aux mêmes endroits à la même période de l’année, pour expérimenter la distance, le retour vers la terre maternelle.

« Quel étrange voyage.

Je ne m’attendais pas à tout cela bien sûr. Je soupçonnais des liens invisibles, tracés à longueur d’année par les goélettes. C’est cet écheveau impalpable qui m’intéressait en venant ici. Les lignes des bateaux, qui s’effacent à mesure de leurs avancements ont créé un dessin, une trame, un tissage entre la côte Ouest de la France et la côte Nord 0uest de l’Islande. Ce tissage existe dans les mémoires transmises de bouche en bouche, dans l’imagination d’habitants de ces deux côtes. Touchées par des récits, des lectures, des moments, ces habitants ont comme moi depuis l’enfance une partie de leur pensées qui va de l’autre côté. Des bribes traversent le temps, des objets, des phantasmes.
Ce voyage, que je vis maintenant, est le théâtre, je m’en rends compte chez Maria, des souvenirs. Les miens, ceux consignés par Maria, ceux que nous créerons ensemble ici. L’île des récits est aussi celle des souvenirs. »

Extrait de Naviguer avec les étoiles, récit, 2026

Le projet se déploie aussi par des recherches dans les archives, maritimes et militaires, à Brest, Toulon et Cherbourg, ou dans des documents laissés, oubliés et retrouvés. Je possède le « Matricule des Gens de Mer » de mon aïeul, un cahier professionnel où toute sa carrière a été consignée, chaque embarquement, chaque destination, chaque débarquement. Ce calendrier me permet de retracer au jour près son existence, et croiser son quotidien marin avec des événements politiques ou environnementaux, des tempêtes, des éruptions, ou encore des éclipses…

Naviguer avec les étoiles est un récit croisé, celui de mon voyage en Islande entremêlé de celui fictionnel de Francis parcourant les mêmes portions d’océan, voyant les mêmes rivages. Ce récit est une pièce écrite, une sculpture-texte qui tisse des temps, des espaces, des regards ensemble, et qui propose une divagation-navigation comparée entre des époques séparées d’un siècle. Il s’attache à ce qui a disparu, ce qui est rémanent, ce qui évolue dans les paysages d’Islande comme de Bretagne. Il place les émotions au centre de la narration et propose un regard intime sur la pêche en Islande, proche des corps et des désirs, qui questionne le souvenir, les rêves et l’amour.

Le ciel diurne et nocturne, grand réceptacle aux pensées et aux voyages intérieurs, est le théâtre de ce récit.

« Fjords, je me couvrirai de vous, de vos peaux, de vos substances, de vos roches et de vos sels, de vos temps infinis, de vos sables séculaires, de vos eaux de mer et de ciel, de vos reflets de soleils polaires, souvenirs ailés de baleines »

Extrait de Naviguer avec les étoiles, récit, 2026

Carnet de navigation de Francis