Vincent
Girard

NEW . 04.06.2026

Récits normands

2023-2024

Les peintures de cette série renvoient à des histoires que j’ai glanées auprès des habitant·es de diverses localités normandes. Fondées sur leurs récits, il s’agissait pour moi de rendre compte en peinture des relations entretenues entre ces personnes vivantes et expérimentant les paysages où naissent ces légendes.

Water goblin, 2024
huile sur toile, 73x92cm
On trouve dans les récits populaires qui jalonnent l’Europe des légendes semblables de gobelins, de hobgoblins, de kobolds, de nisses et autres duendes. Ces créatures sont toutes des lutins espiègles, de petits hommes verts, des nymphes, des revenants, des esprits protecteurs. Ils veillent à leur manière sur la forêt, la maison, les ruisseaux et les mares ; joueurs, ils se métamorphosent en animaux, posent des devinettes, se cachent comme des enfants le feraient… Mais à la manière des éléments, il arrive qu’hors de contrôle, ils commettent l’irréparable : noyant, brûlant, ensorcelant quiconque entre dans leur domaine avec de mauvaises intentions. Alors si vous entendez aux abords d’un cours d’eau du violon, un chant envoûtant ou que sais-je encore, rebroussez chemin mais ne tournez pas le dos : rentrez chez vous tranquillement, en marche arrière.
La tête à la femme, 2023
huile sur toile, 73x92cm
Différentes histoires existent au sujet du lieu-dit de « La Tête à la femme » sur les hauteurs de Gavray. Si la forêt était encore implantée sur le territoire il y a des siècles maintenant, aujourd’hui il n’en est plus rien. Vous aurez à coup sûr plus de chance que cette vieille femme en vous y rendant. Mais n’oubliez pas que, comme ses consœurs, elle fut assassinée par la folie des hommes qui, réduisant le couvert végétal à peau de chagrin, poussèrent les loups affamés à ne faire qu’une bouchée de la pauvre vieille, n’y laissant que la tête, son bâton et sa lanterne. Les feux follets qui lui servent aujourd’hui de couronne sont autant de regards tendres et compatissants, témoins d’une terrible histoire.
Goubelin, 2024
huile sur toile, 73x92cm
La dame de Lessay, 2023
huile sur toile, 46x55cm
Dans les histoires racontées par les hommes, il arrive souvent malheur aux femmes. Battues, violées, assassinées, dispersées en petits morceaux aux quatre coins de la chaussée, ces fictions dépeignent une terrible réalité. Les femmes sont tantôt sorcières maléfiques âgées, tantôt jeunes naïves et frivoles ; toutes deux sont des archétypes que l’on rencontre dans tous les récits populaires. Ces archétypes témoignent de la crainte et du pouvoir qu’elles suscitent auprès des hommes à travers leur intelligence, leur autonomie, leur sexualité, leur savoir. Alors elles sont punies, on éduque par la peur, elles servent d’exemples à celles et ceux qui s’éloigneraient du sentier balisé. Sans les esthétiser, il semblerait qu’une fois la vie ôtée, ces sorcières, jeunes filles, intellectuelles, pieuses ou immorales, reviennent dans le monde des vivants se venger, crier leur rage ou leur appel à l’aide. Elles prennent des formes spectrales : lueurs blanchâtres, drapés volants, apparitions plus ou moins floues, lumières inquiétantes. Elles dérangent même les gendarmes. Non loin d’ici, la nuit, on peut au détour d’un virage apercevoir une femme faire du stop. Ni bonne, ni mauvaise, elle vous causera pour sûr un épouvantable effroi si vous la laissez monter à bord. Dans un cri strident, à l’approche du lieu où elle perdit jadis, accidentellement, la vie, elle se volatilisera. Cette nuit où je l’ai rencontrée, je n’étais pas véhiculé ; je marchais lorsque je l’ai aperçue, multitude de lumières au-dessus d’un buisson. Un sanglot fugace s’échappa des lumières qui s’éteignirent telles des bougies qu’on souffle une à une. Aucun cri ne se fit entendre. Serait-ce la pluie ?
Laitice, 2026
huile sur toile, 46x55cm
La Laitice est issue de la langue normande, elle signifie d’abord un petit animal à la robe blanche, couleur du lait, telle une hermine ou une belette. Puis petit à petit, sa rareté et son aspect fantomatique la rendant difficile à appréhender l’ont fait passer dans le domaine des esprits depuis lequel elle opère désormais.Guettant les promeneur·euses solitaires, la Laitice saute sur leur dos pour faire de leurs corps un vaisseau dont elle sera la terrible capitaine. Les amenant à s’égarer dans le paysage en les épuisant de son poids extraordinaire, la Laitice mordille ses pauvres victimes avant de les relâcher seules et désemparées dans les ténèbres de l’hiver.