Tout va bien (jusqu'ici)
En tant que photographe, j’ai été particulièrement impressionné lorsqu’un ami d’enfance devenu couvreur m’a déroulé à travers son smartphone de longues galeries d’images issues de ses chantiers : chaque étape y était documentée, les prises de vue alternaient entre plans larges laissant la visibilité à l’ensemble du bâti et souci du détail avec des vues quasiment macroscopiques sur des joints d’étanchéité. Il m’expliquait alors que tout ça formait des preuves de travail, notamment face à son patron qui, bien qu’il ne se déplace que rarement sur le terrain, reste soucieux de constater la bonne tenue de ses activités chez les clients. Je n’ai pas pu m’empêcher de faire un parallèle avec l’occupation de l’îlot-R et sa documentation photographique : chaque geste comptait et semblait nécessaire à documenter au plus près. Pour autant, il n’y avait à priori pas le moindre compte à rendre à une quelconque autorité, si ce n’est celle d’un « nous ». Mes ami·es avaient d’ailleurs exprimé, non pas une gêne, mais une ambiguïté face à la précision de ce travail : « C’est comme si tu préparais un procès ». Toutes ces données ne seraient-elles pas des pièces à conviction ? Mais ne seraient-elles pas également les éléments d’un potentiel manuel d’utopies concrètes ?
Une question était alors devenue récurrente : « Tu sais pour qui tu travailles ? »
Alors qu’il s’agissait à l’îlot-R de dissimuler un ensemble d’activités flirtant avec la légalité, notamment en privilégiant la photographie des mains et des corps plutôt que des visages, cette pratique drastique de documentation se retrouve au Bois Perrin dans un milieu autorisé, et même conventionné. Car effectivement, travailler pour un « nous », qui est une communauté sur un terrain vague, ou dans un quartier populaire avec des enfants (de manière bénévole), n’est pas la même chose que de signer une convention engageant à de potentiels résultats.
Le premier travail consiste alors en une photographie réalisée à chaque passage sur les lieux. Une simple prise de vue depuis la fenêtre du deuxième étage de l’école donnant sur sa cour de récréation, et derrière, sur le manoir occupé par des éxilé·es. Un mur sépare ce qui forme deux zones distinctes (celle du Bois Perrin et celle du manoir). On peut y lire l’inscription « Tout va bien ».
Chaque jour passé sur le site, une même prise de vue photographique est répétée depuis une fenêtre. Peu à peu, la végétation se propage sur l’image, ne laissant plus apparaître que l’inscription «tout va bien», alors que le second plan disparaît peu à peu. Chaque image est un marqueur récurrent de présence, qui observe attentivement « l’arbre qui cache la forêt ».
Photos : Tristan Deplus