Tristan
Deplus

UP . 10.06.2026

Topographies

2011-2012

Transfo, 2012
Édition, 20p. 21x29,7, 12 ex.

En 1840, Honoré-Antoine Frégier, fonctionnaire à la préfecture du département de la Seine et haut fonctionnaire de l’administration fiscale française, écrit : « Il est avéré (…) que les classes pauvres sont celles qui fournissent le plus d’aliments à la criminalité, et que les rangs aisés de la société y contribuent pour la moindre part1  ». Il invente alors la notion de « classes dangereuses », rapidement utilisée par les classes dirigeantes pour qualifier les pauvres et les ouvriers qui risquent de menacer l’ordre social. Il sert à distinguer ceux qu’il faut contrôler, au moyen des nouvelles formes d’institutions, de ceux auxquels on peut accorder certains des privilèges de la citoyenneté. Aujourd’hui encore en vigueur, la loi du 10 août 1993 relative aux contrôles et vérifications d’identité, dite Loi Pasqua, stipule « L’identité de toute personne, quel que soit son comportement, peut être contrôlée pour prévenir une atteinte à l’ordre public ». L’expression « personnes indésirables » est utilisée dans les rapports officiels de la police pour désigner les personnes qui n’ont pas commis d’autres méfaits que celui d’être présentes dans la rue.

Le 27 octobre 2005, à Clichy-Sous-Bois en Seine Saint de Denis, Zyed Benna (17 ans) et Bouna Traoré (15 ans) meurent électrocutés dans l’enceinte d’un poste électrique dans lequel ils s’étaient réfugiés pour échapper à un contrôle de police. Ces décès marquent le début de ce que les médias ont nommé les émeutes de 2005 dans les banlieues françaises, qui sont les plus importantes en France depuis Mai 68 et sans équivalent en Europe. Lors du conseil des ministres du 8 novembre 2005, le gouvernement décrète, en application de la loi n°55-385 du 3 avril 1955 modifiée, l’état d’urgence. En tant que dispositif juridique et politique, l’état d’urgence vise à suspendre temporairement l’ordre constitutionnel, au nom de la protection de la société face à une menace jugée exceptionnelle : « la nuit quand les banlieusards sortent2  ». À la suite de ces événements, l’État, avec comme porte voix son ministre de l’Intérieur puis son président de la République Nicolas Sarkozy, fait du contrôle des banlieues la condition nécessaire à l’exercice de son pouvoir3

Il est troublant de constater les similitudes entre les discours de ces trente dernières années quant à ce qu’on appelle « quartiers » et leur population, et les discours qui ont pu argumenter voire justifier les brutalités coloniales : territoires « perdus » à « reconquérir », incivilités et autres espaces « décivilisés », « sauvageons », « communautés » vivant « selon leurs propres lois ». C’est le même vocabulaire qui a eu cours il y a plus d’un siècle lorsqu’il s’est agi d’inventer un discours sur « l’indigène », dont les fameux « jeunes de banlieue » se trouvent être, en grande partie,
les descendant·es. 

En 2008, l’entreprise Enedis (filiale du groupe EDF) gère le parc du réseau de distribution d’électricité en France.
En partenariat avec des associations consacrées à l’insertion sociale, l’entreprise fait appel à des street-artistes pour décorer de nombreux postes de transformation. L’objectif de l’entreprise est de « redonner des couleurs au patrimoine industriel des villes et villages français tout en renforçant la cohésion sociale ».

Chaque poste est identifié par un numéro et un nom.

Empreinte à la mine de plomb sur papier, 29,7x42cm

Ping-pong béton, 2012
Édition, 20p. 21x29,7, 12 ex.

Issue de la série d’inventaire Topographies, dédié à la collecte des traces qui composent les espaces publics urbains, Ping-Pong Béton s’attarde sur les surfaces de jeux, souvent ignorées dans leur fonction première, mais couramment investies d’une superposition d’inscriptions anonymes.

Les photographies sont ensuite reproduites sur papier par un procédé de transfert au méthyle de salicylate, méthode opportune pour retrouver toute la texture et le grain de ces signaux faibles.

Tirage au salicylate de méthyle sur papier, 29,7x42cm

Dans la forêt de béton la végétation est dense, 2011
Édition, 20 p., 21 x 29,7cm, 12 ex.

En 2009, dans son article Le skateboard fait penser, Elie During écrit : [le corps du skateur] appareillé, attentif aux micropropriétés des sols et revêtements, sensible aux moindres accidents ou modulations de la chaussée, a développé une espèce de perception “moléculaire” de la texture des villes.

Empreinte à la mine de plomb sur papier, 29,7x42cm
Photos: Tristan Deplus

  1. Honoré-Antoine Frégier. Classes dangereuses de la population dans les grandes villes, et des moyens de les rendre meilleures. Institut de France (Académie des sciences morales et politiques), 1840. p.233
  2. Casey. La nuit quand les banlieusards sortent. Tragédie d’une trajectoire. 2006.
  3. Hacène Belmessous. Opération banlieues : Comment l’État prépare la guerre urbaine dans les cités françaises. La Découverte, 2010.