Tristan
Deplus

19.10.2023

Plan D

2013-2015

Élaboré comme un recours alternatif à une situation critique, sur une proposition de Léonard Fortin et sous l’impulsion de Tristan Deplus et Lauriane Pigot, Plan D est une collection de manuels qui s’adresse à celles et ceux qui savent allumer un feu et attiser les braises. Dans une trilogie consacrée au skateboard, ces manuels proposent de réaliser l’ensemble des éléments qui composent l’objet : planche, trucks, roues et roulements, en autonomie et sans apport de l’industrie. Ils sont accompagnés d’un texte critique de Félixe Kazi-Tani, Le Plan D, une éthique de la Profanation.

Plan D, 2013 - 2015
Skateboard, corpus de 3 éditions, 14,8 x 21cm, 40p. et affiche, 29,7 x 42cm

Affiche, 29,7x42cm
affiche.pdf

Le Plan D, une éthique de la Profanation

Ces temps-ci, tout le monde à l’air de redécouvrir qu’il a des mains, et qu’en plus, elles sont connectées à un cerveau. C’est le grand retour du “fais-le toi-même”. Fais-le toi-même, ton poncho ; fais-le toi-même, ton réseau électrique domestique ; fais-le toi-même, ton buste de Yoda à l’imprimante 3D. Fais-le toi-même, ton traquenard. Fais-la toi-même, ta prison. Car cette injonction au faire ne propose aucune alternative, si ce n’est de délocaliser la production industrielle dans votre salle-à-manger en chantant les louanges fiévreuses et messianiques de La Solution technologique qui nous sauvera de nous-mêmes. Le siècle du capitalisme et de la réduction de l’humanité à une masse administrée par des injonctions et des prédictions statistiques continue donc de filer, à l’ombre de Solutions Finales.

Pendant ce temps-là, des types qu’on n’osera pas appeler Makers – sous peine que la condescendance asperge de honte celui qui la manie, façon arroseur arrosé – se fabriquent des abris de fortune sous les ponts parce qu’on a oublié qu’ils étaient des hommes, ou des masques à gaz en bouteille d’eau1 pour rappeler à leurs gouvernements que la souveraineté, c’est d’abord celle d’un peuple. On entend “Plan D” et on pense “système D”, ce bricolage de survie, motivé par les embargos (comme ces “systèmes industriels domestiques” mis au point par les familles cubaines, qui extrudent du plastique à domicile), par la ségrégation, par l’oppression, par la guerre, par la misère.

On n’osera pas quand même pas faire un lien direct entre Léonard Fortin et ceux-là, mais on ne rangera pas non plus tout à fait Fortin dans la même case que Thomas Thwaites et son grille-pain sauvage2  : Fortin ne met pas en scène un discours ou une posture politique dans des artefacts. Fortin fait, tout court, produit, tout court. Ici, le politique est en devenir dans le geste, et dans son rapport à la matière. Paraît-il que Léonard a rangé son skate il y a trois ans. Pas grave. Il a eu le temps de saisir ce qui fait de cette pratique une anomalie, une turbulence à la surface du vernis de normalisation, de normativité, qui recouvre le passage à l’âge adulte, les relations intersubjectives et l’administration des corps et des esprits. Mais aussi ce que contient cette pratique de puissance d’agir esthétique, sa capacité à agencer matières, corps, espaces, toucher, mouvement, à “renvoyer la ville à un jeu de matériaux mis en formes”, comme le propose Raphaël Zarka3 .

Depuis que le skate s’est révélé moins rejeton de la surf culture que de l’étalement urbain, s’opposent deux tendances qui, bien entendu, ne sont que les deux faces d’une même pièce : Skate & Destroy vs. Skate & Create. Les skateurs ne sont pas plus des vandales que les punks. Cet appel à la destruction est au mieux une métaphore, au pire une aporie. Il est aussi outrancier, excessif et finalement improbable, que le “Ne Travaillez Jamais” des situationnistes. Son commentaire appelle la rigueur plutôt que l’hystérie. Ici, détruire, c’est déconstruire. Déconstruire l’espace public, l’architecture moderne, la famille nucléaire, le rêve brisé de la banlieue, le désir artificiel en tout point fabriqué par les outils rhétoriques de la production de masse standardisée, les discours insensés qui tentent de justifier l’assujettissement du politique par l’économie. Profaner ces dispositifs, pour reprendre les termes d’Agamben4 , c’est-à-dire échapper à leur pouvoir de subjectivation, et les désacraliser pour les restituer au commun.
Profaner l’architecture, l’organisation spatiale, l’administration des corps, du temps, des formes. Profaner la production industrielle, même, comme le tente Léonard Fortin. Faire proliférer parmi nous, habitants en souffrance, des indices de ce qui fait l’habitabilité de nos nouveaux mondes urbains. Ici, créer, c’est faire croître.

L’industrie du skate s’est considérablement enrichie en diffusant l’image d’une jeunesse désinvolte et rebelle, désirante et désirable, sauvage, éternellement glorieuse sous le soleil californien. La réalité est autre. Le skate est une ascèse, qui nécessite de trouver l’équilibre juste entre témérité et prudence, patience et intrépidité, précision virtuose et inspiration, humilité et arrogance. Et la douleur : résister à la douleur, et à la peur de la douleur. Ajoutez à ça l’incompréhension de vos contemporains, qui vous prennent indistinctement pour des dingues, des voyous, des champions. Des forces qui régulent l’espace public et ne tolèrent pas d’y voir certains se jouer de ses formes d’organisation. Parce que les skateurs se donnent les moyens de faire encore ce que nous avons pour la plupart renoncé à faire depuis longtemps : activer la relation encapacitante (empowering ) qui articule corps, espace, forme et matière dans l’espace public. C’est précisément en s’appuyant sur cette base que s’échafaude le Plan D. Parce que le skate est par excellence une pratique furtive d’encapacitation, et que là où la plupart d’entre nous verrons dans Plan D l’oeuvre d’un dingue, d’un voyou, d’un champion, d’autres se saisiront de la proposition ainsi formulée de déconstruire, explorer, profaner.

Félixe Kazi-Tani, chercheurx à Telecom ParisTech

Photos : Tristan Deplus

  1. Voir Flood, C. & Grindon, G. (2014). Disobedient Objects. Londres : V&A Publishing.
  2. En 2009, dans le cadre de son master en design d’interaction au Royal College of Art, berceau d’un courant appelé Critical Design, Thwaites s’est lancé le défi suivant : construire, en partant de zéro, un grille-pain, considérant celui-ci comme l’archétype d’un appareil électrique à très bas prix. Voir Thwaites, T. (2011). The Toaster Project: or an Heroic Attempt to Build an Electric Appliance from Scratch. Princeton: Princeton University Press.
  3. In Zarka, R. (2007). La Conjonction interdite : Notes sur le skateboard. Paris : F7.
  4. Agamben, G. (2007). Qu’est-ce qu’un dispositif. Paris: Payot & Rivages.