Tony
Regazzoni

NEW . 02.04.2026

Smalltown Boy

Extrait de l'interview Smalltown Boy avec Tony Regazzoni par Léo Marin, 2020

Contrairement à ce qui s’en dégage au premier coup d’œil, le travail de Tony Regazzoni n’est pas qu’un son et lumière performatif bien rodé et divertissant et malgré l’utilisation récurrente des codes de la fête et de la nuit, il serait dommage de passer à côté d’une pensée bien plus construite qu’on a voulu nous le montrer. Bon goût, lutte des classes et kitsch, réappropriation de l’original par la copie et critique d’une morale bien-pensante, déconstruction des archétypes, sont autant d’engagements que l’artiste mène en utilisant les références qu’il connaît le mieux, celles qui l’ont fait grandir. […]

Léo Marin : Bonjour Tony. Ils ont été nombreux déjà les textes sur ton travail, qui traitent de la boîte de nuit, de la fête et de ce rapport au rituel païen que tu mets en exergue dans tes installations ou lorsque tu les performes. Mais je n’arrive pas à m’empêcher de penser à ces clubs de bords de routes, à la sortie des villes. Ces endroits presque hors du temps, où se mélangent différentes esthétiques, très marquées, de la fête au goût douteux, ou parfois même, encore bloquée dans une première moitié des années 90. Cette esthétique si particulière. Pourrais-tu nous parler un peu plus de ces choix esthétiques et du rapport que tu entretiens avec eux ?

Tony Regazzoni : […] La discothèque est pour moi symptomatique de cette imperméabilité toujours prégnante entre les différentes classes sociales et qui s’affirme ici par la notion de bon ou mauvais goût. De ce qui est écoutable, dansable ou faisable (en termes d’architecture et de décoration) de ce qui ne l’est pas. C’est le jugement souvent péjoratif et négatif de l’urbain.e sur le/la rural.e. D’une élite bourgeoise sur un milieu populaire.

Dans l’histoire des discothèques il y avait une véritable volonté de créer un temple dédié à la vie nocturne. Ce qui m’intéresse, ce sont les dérivés successifs qui se sont emparés de la notion de temple, notamment par l’utilisation de citations empruntées à l’Antiquité : la pyramide, les colonnades, les jardins, les fontaines, etc., mais réalisés dans des matériaux pauvres (plâtre, bois, peinture en trompe-l’œil…) ce qui nous ramène directement à la définition du kitsch.

Ces établissements ont éclos au même moment que le postmodernisme en architecture, style qui, pour rentrer en résistance contre le Style International qui dominait alors la pensée occidentale, a ré-insufflé du décoratif et de l’ornemental par des jeux de citations plus ou moins humoristiques (notamment à l’Antiquité) que l’on a souvent qualifiés de « mauvais goût ». […] Outre le lien affectif que j’entretiens avec ces discothèques, leur patrimoine historique et architectural m’interpelle car je me rends compte de l’importance sociale et politique qu’elles véhiculent aujourd’hui, tout comme l’histoire du kitsch me semble être un terrain intéressant pour critiquer le modèle bourgeois dominant et bien-pensant ce qui peut paraître paradoxal, quand on sait que le kitsch est né de la bourgeoisie.

L.M. : […] Que cherches-tu à mettre en lumière ? Puisque l’on sait toi et moi que le kitsch s’opère également par glissement et que ce qui est de bon goût pour une certaine classe sociale maintenant ne le sera immanquablement plus passé un certain temps. 

T.R. : C’est en effet toujours un peu périlleux de parler de bon ou de mauvais goût. C’est une valeur fluctuante, encore plus aujourd’hui, car la mode et le cool brouillent complètement les pistes. Il en va de même pour le kitsch. N’est pas forcément kitsch ce qui l’était il y a un siècle, car le kitsch possède désormais son histoire. Il y a des choses dont on sait, historiquement, qu’elles sont kitsch, mais on le sait tellement bien qu’elles finissent par perdre cette valeur intrinsèque. Car ce qui est fondamentalement kitsch, enfin je pense, c’est le kitsch qui s’ignore, qui ne se revendique pas. […] À savoir un objet d’un certain style reconnu et apprécié par une classe dominante, copié et dépourvu de son essence et de ses matériaux originels pour être dupliqué et vendu en masse et à bas prix à une classe qui souhaite s’entourer des mêmes objets que cette classe dominante, mais qui n’en a pas les moyens. […] De ce fait, je pense que même si les notions de bon ou mauvais goût fluctuent, les jugements de valeur persistent par le niveau culturel et de richesse des individus. […] Et c’est justement là que le kitsch m’intéresse et où je pense qu’il peut devenir un outil politique, quand il fait péjorativement sourire ou qu’il fait « mal aux yeux » à celles et ceux qui se pensent supérieurs (en termes de culture et de richesse). […]

L.M. : « Un outil politique » ? Es-tu en train de nous dire que tu utilises le kitsch comme l’ont fait d’autres avant toi avec la satire ou la caricature ? Idéalement, quelle.s réaction.s aimerais-tu provoquer ?

T.R. : Il y a deux histoires dans le kitsch que je trouve intéressantes et qui sont corrélées à mon histoire de smalltown boy. Ce rapport de classes, dont nous parlions précédemment et celle du camp.

[…] Je trouve cela excitant, pour ne pas dire pervers, qu’en s’emparant d’une esthétique plutôt censée « divertir » on puisse incorporer d’autres grilles de lecture. Et tout mon travail se construit comme cela. Il y a le décor et l’envers du décor. Il suffit de se donner les moyens de gratter un peu pour enlever la couche superficielle. Mais j’accepte également qu’on ne se satisfasse que du premier effet, même si je sens souvent un certain discrédit. Cela fait partie du jeu. La série d’images, de sculptures et d’expositions intitulée The Lost Opera que j’ai commencée en 2014 et qui s’emparait au départ d’une imagerie de posters, de puzzles, ou style Saint-Sulpice, a été pensée sur ce modèle. L’enjeu, pour moi, était de m’attacher à déconstruire ce sacro-saint mythe du Progrès à travers lequel l’occident s’est autorisé et s’autorise toujours tout un tas d’atrocités sous couvert d’évolutions : technologiques, libérales, etc.

Actuellement je travaille sur un nouveau projet intitulé « Hélène.e » pour lequel j’ai souhaité m’associer avec des drag et où, par la création de décors et de performances, nous allons nous attacher à déconstruire les codes déjà bien caricaturaux de la sitcom, qui nous bercent ou nous ont bercés depuis les années 80-90.

L.M. : Ah ! Nous y voilà, tu t’inspires beaucoup de la culture populaire des années 90, une époque bien particulière et sur le fil de la nostalgie, pourquoi montrer autant d’intérêt et de références à cette période ?

T.R. : Le mot nostalgie, comme celui de kitsch d’ailleurs, a cette particularité d’être très négativement connoté. Au départ, le mot « nostalgie » était employé pour définir « le mal du pays » que pouvaient éprouver les soldats ou marins délocalisés de par leurs fonctions. Mais le mot s’est enrichi d’autres connotations qui font qu’aujourd’hui, on le perçoit beaucoup plus négativement car il exprimerait une sorte de ressentiment passéiste, le fameux « c’était mieux avant » et qui va à l’encontre de l’idéal progressiste sur lequel s’est construite toute la société occidentale depuis le XVIIIe siècle. Je ne me sens ni épris du mal du pays ni d’une mélancolie passéiste. Cependant, je veux bien accorder une valeur nostalgique dans ma manière d’aborder les choses, dans la mesure où je me réfère principalement à un vocabulaire de formes, d’objets, d’inventions… qui sont intimement liés à mon vécu, et pour lesquels il y a des liens affectifs et donc subjectifs.

De ce fait, j’en reviens une fois de plus à l’idéologie occidentale qui, par le modus scientifique, fait primer l’objectivité sur le subjectif. N’a le mérite d’être exposé/étudié/travaillé que ce qui est objectif, rationnel, bref « universel » et donc dépourvu d’affect, etc.
J’ai envie une nouvelle fois de me référer aux théories queer mais aussi post-coloniales qui se sont attachées à démontrer que le modèle universel de pensée est bien sûr corrélé au modèle de domination occidental. L’universalité est tout de même un concept érigé uniquement par des hommes, et des hommes blancs qui plus est. […] N’ayant jamais eu cette culture universitaire, c’est plutôt par le vécu que ma pensée prend forme. C’est sans doute là que l’on retrouve l’idée de nostalgie, car il y a forcément de l’affect dans le vécu. Cependant, si le vécu permet l’émergence, il essaime à travers tout un tas de questionnements plus larges et qui se rattachent de fait à quelque chose de sans doute plus objectif. 

[…] Historiquement, je trouve que cette période est d’une richesse incroyable. Elle me semble être un moment charnière dans l’histoire de l’humanité : avec l’avènement du modèle néolibéral et l’émancipation du capitalisme consumérisme jusque dans les sociétés communistes, les derniers « grands travaux » en France sous Mitterrand, la naissance de l’italo-disco, la disco hi-NRG, la transe, la house et la techno (petite parenthèse musicale enchantée) et l’invention de nouveaux modes de fêtes et donc d’émancipations, l’invention d’Internet (qui passe aussi par celle du Minitel)… Un moment où, il me semble, l’Histoire a basculé. Que je sois arrivé dans le monde à ce moment-là, n’est que pure coïncidence :) […]