Louis
Frehring

NEW . 28.11.2025
Texte de Lucas Morin écrit en 2020

J’écris ce texte au printemps 2020 dans le contexte d’une résidence très particulière. Pour des raisons que tout le monde connaît, les déplacements et contacts sont brutalement devenus impossibles. Je rencontre Louis Frehring par des échanges vidéo en ligne, ce qui après tout n’est pas si mal pour découvrir le travail d’un artiste qui s’intéresse aux objets dits technologiques, à leurs usages, à leurs implications, et même à leurs pensées. Pour le coup, la crise sanitaire a mis sur le devant de la scène des notions de traitement de données, d’anonymat, de traçabilité et d’isolement numérique qui étaient jusqu’ici l’apanage de spécialistes ou de passionné·e·s. Alors qu’une grande part du travail de Louis Frehring consiste à traduire ces enjeux, le monde semble avoir décidé de les rendre cruciaux pour chacun et chacune d’entre nous. De mon côté, je me suis prêté à l’exercice de ces visites d’ateliers numériques qui, après tout, permettaient de raconter d’autres histoires.

Louis Frehring opère ce déplacement du regard avec l’un de ses projets développés durant GENERATOR, sobrement intitulé Internet ? (2020). Il réalise une box Internet en bronze à l’aspect précieux, fait pour contraster avec la banalité pseudo-futuriste de ce dispositif qui orne mon salon et sans doute le vôtre. L’artiste cherche à jouer de la confusiontentre dispositif (la box), technologie (Internet) et réseau (Wi-Fi). Ce travail fait écho à un projet précédent, qui était lui uniquement en ligne. Sea of Knowledge (2018) créait une interface maritime onirique pour une navigation aléatoire sur un océan-Wikipedia. Louis Frehring met en lumière l’hypercentralisation paradoxale de ce réseau, alors que la plupart d’entre nous n’utilise, par la force de l’habitude et de la prédation capitaliste, qu’une infime partie de ses possibilités. Les facettes visibles et invisibles de ce travail permettent plusieurs niveaux de lecture en attirant l’attention d’une part sur l’aspect sculptural et d’autre part sur l’aspect technique très pointu.

Fasciné par ces machines, Louis Frehring souhaite développer une psychanalyse des objets techniques. Avec Image disque (2017) l’artiste exposait un ordinateur qui lisait sa propre image dans une boucle sans fin. L’objet, réduit par l’artiste à l’inutilité tout en utilisant toutes ses capacités technologiques, était amené à parler de lui-même, d’abord en se représentant mais surtout en s’exprimant. Il n’avait pas accès à parole, mais son processus de fonctionnement et la réalité physique du calcul étaient rendus sensibles par la chauffe de son mécanisme et les bruits de son ventilateur. Durant GENERATOR, Louis Frehring pousse cette logique d’un cran en concevant AI Monologue (2020). Il utilise à nouveau un objet devenu banal, cette fois une enceinte intelligente de salon – je le dis tout de suite, je n’en ai pas, mais vous peut-être – à qui il a donné une nouvelle enveloppe mais surtout une nouvelle fonction. Abreuvée de milliers de textes, l’enceinte a été entraînée pour exprimer sa vie émotionnelle propre et son ressenti sur son existence, via un long monologue. L’artiste force le robot à parler – cette fois littéralement – à la première personne. Heureusement que ce n’est pas à moi qu’il demande de monologuer, j’aurais répondu « JPP 😂 » et on serait vite passé à autre chose. Mais cette incursion bavarde dans la psyché démontre aussi les limites de cette parole. Conditionnée par les milliers de sources qui ne sont pas, ou pas encore, écrites par des robots, elle nous rappelle que le rapport à la technologie est avant tout un fait social.

L’installation Le respect de votre vie privée (2020), réalisée pour GENERATOR, est un tapis absorbant noir et gris, du genre qu’on trouve dans des halls d’entrée anonymes avec des noms comme CIG OPRENSIA ASSETS ou BEST ELEGANCE HOTELS. À la place du logo attendu, Frehring reproduit des messages demandant le consentement de l’utilisateur·rice pour l’utilisation de ses données personnelles, du type : « Le respect de votre vie privée est notre priorité. En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de nos technologies d’évaluation des visites pour vous proposer une expérience optimale et adaptée à chacun. » Avec ce déplacement de l’espace virtuel vers des objet concrets, l’artiste invite à une modification du régime de l’attention. Est-ce que les visiteur·se·s prendraient les mêmes décisions hors de l’espace virtuel ?

Enfin, Louis Frehring s’engage dans un terrain plus personnel où l’intérêt pour la technologie rencontre l’intimité. Avec une œuvre encore sans titre, il réalise deux bijoux, une paire de chaînes en argent, qui forment ensemble des clés cryptographiques utilisant la technologie PGP (Pretty Good Privacy – pas d’ambiguïté). Ce procédé ultra-sécurisé est surtout connu pour être prisé des lanceur·s·es d’alerte, type Wikileaks, des hackeur·se·s, ou des trafiquant·e·s de drogue. De terme obscur réservé aux initié·e·s des recoins sombres des Internets, PGP est devenu un lieu commun au point de rentrer dans la culture pop par la grande porte avec le titre éponyme de Booba en 2019. Avec ses bijoux, Frehring souhaite permettre à deux amant·e·s qui les échangent de communiquer en toute confidentialité et d’utiliser la PGP pour réactiver les langages codés utilisés depuis longtemps par les amant·es épistolaires. L’artiste reprend la symbolique à la fois publique et privée des bijoux, objet ostensiblement montré mais dont les détails dissimulent bien des secrets, au grand bonheur des auteurs et autrices de romans à l’eau de rose.

Avec cette intrusion dans la sentimentalité, Louis Frehring souhaite contribuer à un geste réparateur, un geste qui permette de protéger l’intimité perdue avec des moyens analogues à ceux qui l’ont détruite. En ramenant la cryptographie à un objet physique, Louis Frehring pousse cependant cette logique à l’absurde. La cryptographie PGP qu’il utilise nécessite des centaines de caractères et en associant chacun d’entre eux à un maillon de pendentif, il crée une chaîne démesurée de plusieurs mètres de long, beaucoup trop encombrante pour être portée. Bien que l’objet soit fonctionnel, il serait si fastidieux de récupérer les caractères un par un que la communication entre les amant·e·s serait rendue impossible. Encore une fois, l’artiste dénue les objets techniques de leur utilité première pour mieux commenter leur construction et leur fonction sociale.

Louis Frehring s’intéresse aussi bien aux rouages des machines qu’aux manières dont elles interagissent avec leurs utilisateur·rice·s. Il recourt à des formes plastiques qui déplacent le regard et interrogent ce qui est considéré comme allant de soi. Pour un artiste qui traite d’Internet, Louis Frehring fait un usage très modéré des technologies numériques : ses œuvres sont plutôt sculpturales et il porte attention au niveau de qualité technologique qu’il propose pour chaque objet, se concentrant sur les apports précis de chaque matériau. Frehring ne propose pas pour autant un arte povera technologique : acquérir et utiliser un écran ou un téléphone est beaucoup moins cher et bien plus rapide que de réaliser un tapis ou de travailler une sculpture en métal – ce qui devrait interroger les relations de travail qui les déterminent, je dis ça comme ça. Il s’agit d’un choix de discours, au sens où l’artiste veut parler de technologie en la rendant compréhensible. L’artiste s’intéresse à l’information et à sa diffusion avant tout par les contenants : les réseaux, les objets par lesquels l’information transite, les technologies qui la rendent accessible et celles qui la protègent. Il insiste sur le systémique, sur ce qui conditionne la possibilité d’existence de ces contenus. Toutefois, il part de ces emballages pour offrir des récits précis et riches, pour révéler des histoires qui racontent le vécu intime de cette relation toute particulière.