John
Cornu

UP . 28.01.2026

Lettres mortes

Exposition personnelle à la Galerie Gilla Lörcher, Berlin, 2024

Lettres mortes (Okinawa), 2024
Techniques mixtes sur toile, 200 x 150 cm chaque

Sculpture Projects (Okinawa), 2024
Corail, tiges filetées et écrous en laiton, bois, peinture, fixations métal ou roulettes
30 x 41 x 40 cm / 40 x 51 x 30,5 cm

Vues de l’exposition John Cornu. Lettres mortes, Galerie Gilla Lörcher, Berlin, 2024
Photos : John Cornu et la Galerie Gilla Lörcher, Berlin

Quelle qu’en soit le point de départ ou de fuite, le voyage donne ici lieu aux œuvres. Frontières, flux, migrations, tourisme de masse… la question du voyage, des circulations et de l’écologie est aujourd’hui récurrente dans le geste artistique. Et l’artiste en voyage conserve, où qu’il soit, un dialogue ininterrompu avec les objets dont il a besoin et ceux qu’il produit, les situations dont il se fait témoin et celles qu’il met en œuvre. Source d’inspirations, d’influences, d’échanges, le voyage permet de s’approprier de nouvelles géographies, d’éprouver d’autres formes et limites, d’élargir son regard tout en acceptant l’aspect lacunaire de l’expérience vécue, tout en s’arrangeant avec les vides. Vecteur de décentrement et facteur de transfiguration du banal, le voyage offre à l’artiste un temps de vie et de travail d’ordre poétique. Il est un moyen d’entrevoir de nouveaux horizons – réels ou imaginaires –, de changer son modus operandi, et de s’essayer à de nouveaux matériaux, médiums et techniques.
Conjuguant voyages dans l’espace et voyages temporels, cet ensemble de peintures et de sculptures s’attache à mettre en œuvre ce qui a été rapporté dans les valises, les items collectés au loin, mais aussi ce qui reste en mémoire, les images, les sensations, les expériences, les rémanences, car partir c’est aussi et déjà revenir. Tous ces captures, ces « glanages », qui peuvent être perçu comme des formes de prédations, peuvent aussi être vu comme des gestes archaïques répondant à des besoins, symboliques, et ce faisant trouver échos et usages dans le champ de l’art contemporain. Les coraux blanchis qui jonchent les plages d’Okinawa (Japon) semblent ainsi capables de générer de véritables paréidolies poétiques et renvoyer à des formes d’ores et déjà référencées ou assignables : des codes, des graphèmes appartenant à une écriture primitive, à une langue qui serait aujourd’hui morte, mais aussi des sculptures emblématiques de l’Histoire de l’art (Louise Bourgeois, Hans Arp, Barbara Hepworth, Isamu Noguchi, etc.).
Partant de ces coraux glanés au fil des jours passés en résidence sur l’île1 , John Cornu présente un corpus mêlant présentation et représentation, fragilité et « expressionnisme » irrévérencieux, organique et géométrique.
Fractales, les œuvres se lisent comme un journal de bord réunissant différentes échelles de mise en vue. Des micros-scénarios d’exposition prennent ainsi vie aux côtés de peintures – qui renvoient elles aussi à tout une Histoire de la peinture –, de grandes pages de carnets, formant autant des grilles d’un jeu de Go en cours que des colonnes d’un soroban2 , des shōjis3 s’ouvrant sur des paysages de bord de mer, des cages, des parcs, des caisses pour mieux ordonnancer, ranger ce qui fût un jour vivant. Au fil des occurrences, et par un jeu de stratifications et de mises en scènes, formes collectées et formes peintes se révèlent, se répondent, se rangent, s’organisent, tout autant qu’elles s’usent.
Véritables memento mori, les productions questionnent ici également la notion de fétiche, le rapport humain/non humain, et la figure de l’artiste comme « catalyseur malgré lui » d’un monde qui se délaye en se globalisant. Placée sous l’angle de la sédimentation poétique, du désir et d’un certain exotisme, elles rendent compte d’une trajectoire très intuitive, d’une disjonction rendue possible par ces changements de cadres.

Emma-Charlotte Gobry-Laurencin

  1. John Cornu a été en résidence au Nanjo Art Museum sur l’île d’Okinawa en 2022 et 2023.
  2. Bouliers japonais
  3. Parois ou portes japonaises traditionnelles constituées de papier washi translucide monté sur une trame en bois.