John
Cornu

UP . 28.01.2026

Atlantes & Cariatides

2022
Statues africaines endommagées chinées, chutes de bois, encre de Chine et cirage
Dimensions variables

ATLANTES & CARIATIDES, 2021
Statues africaines endommagées chinées, chutes de bois, encre de Chine et cirage
Dimensions variables
Vues de l’exposition Soclothymie, Quinconce, Montfort-sur-Meu, 2021

Photos : John Cornu

La plupart des œuvres de John Cornu appartiennent au vaste domaine de l’art abstrait. Tantôt constructivistes, minimalistes, conceptuelles, tantôt en écho à l’architecture, aux constructions militaires, à l’espace environnant… le terrain semble bien balisé. On peut donc être surpris de se retrouver face à des sculptures figuratives, anthropomorphes, qui vous regardent de leurs yeux profonds. Jouant avec le vocabulaire de l’assemblage et de l’installation, cette série d’œuvres interpelle les spectateurs et les spectatrices par la dimension apparemment muséale de sa présentation.
Le caractère sommaire des socles blancs contraste avec la mise en œuvre des sculptures noires, réalisées avec grand soin et une finition impeccable — qui suggère quelque chose de précieux. On comprend pourtant assez vite que les unes ne vont pas sans les autres.
On sent en effet qu’avec ces sculptures on peut se situer là et ailleurs, dans un « en même temps » qui met en tension des points de repères potentiellement contradictoires. On pourrait se trouver dans un musée des Arts premiers mais sans la solennité des socles, sans les vitrines ni les cartels. On pourrait se croire au début du XXe siècle, à la croisée des chemins entre fascination pour « l’art nègre » et le début du constructivisme abstrait. On peut se situer avec Marcel Duchamp dans la logique du readymade « aidé » (« par l’ajout d’un détail graphique de présentation » sur l’objet trouvé) mais aussi avec Vladimir Tatline, Naum Gabo, Constantin Brancusi et toutes celles et ceux et qui ont posé les jalons d’une sculpture faite de volumes assemblés de manière artisanale. On se retrouve surtout entre Afrique et Europe face à des conceptions, des statuts, des modes de production de la sculpture qui n’ont jamais cessé de se différencier, de se confronter et de se nourrir.
Au fond ce corpus renvoie à tous les dilemmes de notre vie, au désir fou d’ubiquité : être là et ailleurs. Dans le champ de l’art contemporain, il évoque tout aussi bien les assemblages de sculptures découpées en tranches de Jean-Luc Moulène, les gueules cassées de Kader Attia ou les amoncellements de fétiches africains de Théo Mercier. Cet écho à d’autres sculpteurs contemporains n’est pas le moindre des sujets de réflexion. John Cornu partage avec Jean-Luc Moulène la force conceptuelle d’objets trouvés, interrogés dans leur identité et leur structure profondes, dégagés de leurs certitudes en se fondant dans un nouveau montage. Il partage avec Kader Attia un intérêt pour les points de rencontre entre sculpture africaine et européenne et les points de tension entre des cultures traitées de manière inégalitaire. Il pose enfin, comme Théo Mercier, la question de l’usage et du commerce de ces objets touristiques africains1 , répliques faciles d’un Art premier qui a révolutionné l’Histoire de l’art au début du XXe siècle, traces débonnaires d’un exotisme à bon compte et d’un tourisme mondialisé, lui aussi vécu de manière inégalitaire entre les continents. Une multitude de paradoxes se noue donc dans cette proposition. Elle en tire sa force, sa puissance de fascination. Les fétiches africains mutilés nous regardent droit dans les yeux.

Jean-Roch Bouiller

  1. De provenances diverses, les statues utilisées ici sont acquises par l’artiste alors qu’elles sont endommagées (membres cassés ou manquants, fissures, traces de parasites), et bradées en lots sur des marchés aux puces — le coût de leur restauration étant jugé, par les vendeurs, trop prohibitif au regard de la marchandise même.