De vertical devenir étale
Jocelyn Cottencin et Emmanuelle Huynh ont initié en 2014 une recherche s’intéressant aux territoires urbains à partir de gestes et de mouvements, à l’histoire et aux présents des lieux.
Le premier chapitre de cette série de portraits de villes, est celui de New York « A Taxi driver, an Architect and the High Line » (2016), le second celui de Saint Nazaire « Nous venons de trop loin pour oublier qui nous sommes » (2019). Au travers des modalités de rencontres avec les habitants et les énergies présentes sur place, ils collectent des paroles et prolongent des gestes, des mémoires, engagent des actions, des expériences.
Sur une proposition de Jean marc Prévost, directeur du Carré d’art, iels ont pour cette exposition fait une sorte de panorama de leur collaboration sur les dix dernières années. Pour cela, Jocelyn Cottencin a repensé les deux portraits à l’échelle du carré d’art et articulé différentes strates du travail.
En écho à l’exposition, une sélection de publications de Jocelyn Cottencin, dont Drunken Horses, édition issue du travail sur New-York, est consultable au Centre de Documentation Bob Calle, au niveau -1 de Carré d’Art.
Performance au Carré d’Art-Musée d’art contemporain, Nîmes, 2022
Photos : Jocelyn Cottencin
Exposition au Carré d’Art-Musée d’art contemporain, Nîmes, 2022
A taxi driver, an architect and the High Line, 2013-16
45 mn
Nous venons de trop loin pour oublier qui nous sommes, 2016-19
Film : 1h29 mn
Drunken Horses and others
Édition issue du travail sur New-York, Centre de Documentation Bob Calle
PORTRAITS DE VILLE - LES FILMS
Dans la première salle, un portrait vif de New-York se dessine à coups de mouvements de caméra, de performances dans la ville, d’apparitions et de rencontres fortuites. La deuxième salle accueille un portrait de la ville de Saint Nazaire. Plus contemplatif, le film se construit sous le souffle du vent, face à l’océan, dans les usines et sur les quais, par des séquences chorégraphiées, par les gestes des ouvriers et des habitants. Ces films sont des restitutions de longs engagements sur le terrain. Ces projets, construits avec du temps, installent le visiteur dans une expérience de la durée. Chaque film se construit en trois phases : un temps de repérage patient sur le terrain. Un temps de tournage, Cottencin et Huynh vont filmer la ville et les performances réalisées dans l’espace public. Enfin, vient un temps de montage, visuel et sonore, pour une restitution qui alterne les images sur plusieurs écrans dans une expérience immersive. Les films sont constamment en mouvement et s’accordent aux rythmes des villes. Des mouvements que la caméra de Cottencin va suivre de manière discrète et organique. Chaque plan cadre des scènes éphémères. Les séquences surgissent comme des apparitions qui parfois se complètent, parfois se questionnent, se répondent, s’affrontent ou s’harmonisent. Dans cette approche polysémique, le corps est choisi comme prisme d’appréhension de la ville. Le corps qui marche, saute, se plie, s’appuie, traverse l’espace. Les gestes et les mouvements des danseurs installent une mémoire éphémère dans les environnements traversés. Les films sont des projets hybrides qui refusent les étiquettes. Au contraire, ils se déploient dans l’incertain, le suspendu, l’échange constant, la fusion, la friction et édifient ainsi un portrait hybride. Un dispositif sobre place le visiteur en immersion. Le regard circule librement d’un écran à l’autre. D’une apparition à une autre, le visiteur interagit avec la vidéo. Jocelyn Cottencin et Emmanuelle Huynh transforment l’espace d’exposition en espace à traverser, à contempler, à habiter… à danser.
Salle 1 : A taxi driver, an architect and the High Line, 2013-16, 45 mn.
Eclairés par une lampe de chantier, trois panneaux construits spécifiquement pour l’espace, constituent l’écran. A la manière d’un billboard, le large écran déploie une vision panoramique de la ville. New-York est une ville qui convoque de nombreux imaginaires. Evitant cet écueil, Jocelyn Cottencin et Emmanuelle Huynh vont appréhender la ville sous le prisme du corps et du mouvement. Les mouvements de ces habitants, des ouvriers, des performers, et les mouvements de la nature construisent en s’entrelaçant le rythme du film. Ils fonctionnent comme un révélateur et établissent un portrait composite et intime de la ville. « A taxi driver, an architect and the High Line » s’appuie sur trois personnages et leurs relations à l’espace et à l’architecture. Le premier est Philip Moore, chauffeur de taxi. Né dans le Queens, il connaît parfaitement la ville qu’il traverse quotidiennement. Le deuxième, Rick Bell, était, au moment du tournage, directeur de l’American Institute of Architecture New York. C’est un architecte engagé qui aime arpenter la ville à pied, développant un rapport sensible à l’urbanisme et à ces transformations. Le troisième personnage est un monument : la High Line. Une ancienne voie ferrée aérienne réhabilitée en promenade arborée. Elle se situe dans le quartier Ouest de Manhattan. Elle s’étire, traversant de nombreux quartiers importants pour l’histoire de l’art, et de la danse en particulier.
Salle 2 : Nous venons de trop loin pour oublier qui nous sommes, 2016-19, 1h29 mn.
Quatre écrans entourent un îlot central. Au centre de cette installation immersive, la construction, sur trois niveaux, propose aux visiteurs d’adopter différents points de vue. Pour Jocelyn Cottencin et Emmanuelle Huynh, Saint-Nazaire est une ville emblématique du monde contemporain. Un port tout d’abord, ouvert sur le monde et réceptacle au fil des années de brassages. Un passé industriel, avec des industries toujours en activité comme les Chantiers de l’Atlantique qui construisent les plus gros paquebots de croisière du monde. Une ville au centre de questions environnementales enfin, avec l’estuaire sauvage de la Loire qui impose sa présence mais dont l’équilibre est menacé. «Nous venons de trop loin pour oublier qui nous sommes» est un portrait qui filme la ville sur une journée complète. Du lever du soleil à la tombée de la nuit, au rythme du courant de l’estuaire, se dessine une image industrielle et pourtant aérée de la ville. Accordant patiemment les séquences les unes aux autres, le film alterne moments de contemplation et scènes de danse, décors industriels et paysages naturels. Une musique ambiante lancinante s’immisce aux cotés des séquences filmées et vient escorter le montage fluide. Cette présence sonore, à la manière d’une sirène de bateau, épaissit l’espace et instaure une forte présence vibratoire. Jocelyn Cottencin et Emmanuelle Huynh ne sont pas les seuls à performer. Des nazairiens participent au film : musiciens, danseurs, grutiers, soudeurs, canotiers… Dans un attachement au collectif, chaque geste importe. Séquences après séquences, ils co-construisent, à la manière d’un monumental chantier naval, un portrait cohérent et minutieux d’une ville qui s’inscrit et les inscrits dans un éco-système total.
Salle 3 : Drunken Horses and others
En prolongement des deux installations vidéos, cette salle apporte des témoignages complémentaires sur les villes traversées précédemment. Des artefacts des deux projets portrait de ville viennent se rencontrer. Au mur, les sérigraphies viennent offrir une incarnation différente aux séquences chorégraphiées. Elles présentent un autre point de vue sur la danse, une présentation qui vient épingler l’aspect combinatoire et séquentiel des performances visionnées. L’accrochage refuse toute hiérarchie entre les images. Jocelyn Cottencin propose plutôt une construction rythmique et un dialogue entre les scènes. Centrale dans son travail de film et aussi de performance, cette attention au montage et aux effets combinatoires prend une nouvelle forme plastique. Face aux images capturées, des extraits de textes: paroles de chansons, dialogue, directives de chorégraphie, apparaissent sur des plaques. Ce sont encore d’autres traces, d’autres mémoires, d’autres révélateurs de la ville de New York. Cette présentation met par ailleurs en valeur une facette essentielle du travail de Jocelyn Cottencin: sa réflexion sur le signe, son travail graphique et éditorial*. Disposés à même le sol, une autre présence physique se fait sentir avec des troncs d’arbres: appelés des «Diplomates». Vestiges cette fois-ci de «Nous venons de trop loin pour oublier qui nous sommes», ces troncs d’arbres sont issus de l’estuaire de la Loire. Ils ont subi le sac et le ressac de l’estuaire. Ils ont été transformés par les forces de la nature avant d’être recueillis par l’artiste. À leurs tours, ils deviennent des révélateurs. Ils sont aussi des partenaires physiques pour des séquences performées par Jocelyn Cottencin et Emmanuelle Huynh.
*En écho à l’exposition, une sélection de publications de Jocelyn Cottencin, dont Drunken Horses, édition issue du travail sur New-York, est consultable au Centre de Documentation Bob Calle, au niveau -1 de Carré d’Art. « Éléments/score-Textes », 2016, impression sublimation sur dibon aluminium « Éléments/Score-Figures », 2016, sérigraphies « Les diplomates », 2019, grume, feutre et huile de gaultherie Petite salle Films associés à la pièce Crible. Légende chorégraphique pour mille danseurs. Les deux vidéos mettent en scène deux motifs : pour l’une le groupe associé à une sorte de danse rituelle, pour l’autre une chaîne humaine qui disparaît dans le sol.
« Vers le sol » Jocelyn Cottencin & Emmanuelle Huynh, film, muet, 2009, 7’35’’
« Indiens » Jocelyn Cottencin & Emmanuelle Huynh, film, muet, 2009, 5’30’’