Janus Do You Pray For Me
En s’inspirant d’un vocabulaire lié aux sciences de l’archéologie, Tony Regazzoni dresse une vision synthétique de notre époque. Ses œuvres tissent des liens formels et symboliques entre pratiques sociales ritualisées, fantasmagories et codes de sociétés secrètes ou de la vie nocturne. Dans son travail, les monuments et inventions des civilisations disparues, l’esthétique, la technologie et le libéralisme inconscient des années 80-90 se mélangent pour dresser une certaine généalogie de l’humanité. Éloge d’un patrimoine historique et moderne dont l’énergie pourrait nous être salvatrice ? Nihilisme jouissif d’un progrès aveugle ? Alors que notre civilisation planifie sa survie, le travail de Tony Regazzoni semble nous alerter sur les probabilités d’une fin proche.
Entre archaïsme et ultra modernité Florian Sumi « développe une vision du monde par le prisme de l’objet et de ses usages. Pour lui l’objet fabrique une histoire autant qu’il intègre l’Histoire, c’est un réceptacle du monde et la mémoire d’un temps ». Mais le temps duquel parlent ses installations, ses affiches publicitaires ou ses films est celui qui arrive maintenant. Questionnant nos modes de vie au travers des notions de progrès, d’écologie, de science, de biologie et de technologies de rupture il pose la nécessité de repenser la condition humaine avant qu’il ne soit trop tard.
Regazzoni et Sumi se sont rencontrés à l’Ecole Nationale Supérieure d’Art de Dijon.
Après plusieurs années de collaboration, leurs pratiques évoluent parallèlement au travers d’une angoisse partagée ; celle du monde humain arrivé à la fin d’un modèle. Mais tel Janus, dieu romain à deux têtes, celle des commencements et celle des fins : l’un semble résigné à notre extinction quand l’autre délivre les embryons d’un espoir probable.
Entre nostalgie et anticipation, cette exposition propose un face-à-face de leurs deux visions par l’évocation du rite.
D’un point de vue anthropologique, le rite est un système de signes qui lie les hommes entre eux par l’intermédiaire du sacré.
L’individu fait parti d’un groupe, d’un projet collectif, il s’attache à des traditions, il est un parmi les siens partageant les questions relatives à son existence. Si ses croyances, ses traditions, son histoire le dépasse, c’est au travers du rite que le groupe social se réaffirme périodiquement et la fête rituelle célèbre bien souvent l’aube d’une ère nouvelle, chargée d’espoir.
Claude Lévi-Strauss définit son efficacité comme un agent purement symbolique agissant comme un placebo. Pierre Bourdieu réaffirmera plus tard que c’est la croyance dans l’efficacité du rite qui le rend efficace. Le rite fédère et devient par là une protection contre l’angoisse et la violence.
D’Antonin Artaud (dont l’œuvre fait particulièrement écho au lien entre la France et le Mexique) aux auteurs de performances, nombreux sont les artistes qui, tout en bousculant la fétichisation des objets de notre culture, militent pour que l’art retrouve sa dimension rituelle première, pour que sa mise en œuvre soit le vecteur d’un sacré organique et métaphysique qui bousculerait la réalité du monde humain pour le transcender dans la poésie.
L’exposition Janus, do you pray for me ? propose un espace bipolaire où se succèdent temporellement les obsessions des deux artistes traitées en rituels.
D’un côté les images d’un paysage brulé par le soleil, dont la flore révèlerait un dernier message, de l’autre, les vestiges domestiques d’un salon démodé organisé autour d’un écran de télévision ; ce sont les objets d’un décor accueillant chacun un film.
Chacun d’eux s’active successivement comme une parade entre tribus voisines. Weird Energy (2014, Florian Sumi), présente une transe dansée par un groupe d’individus possédés. Celebration #02 (Genesis) (2015, Tony Regazzoni) propose un voyage dans les strates souterraines à la recherche du fondement de l’origine du monde.
Ici, le rituel est partout, au delà du sacralisé. Et bien qu’étant les témoins d’une danse rituelle, primitive, hallucinogène et futuriste, tel l’orgasmotron de « Woody et les robots », la jouissance qu’elle procure nous attire tout en demeurant virtuelle. Le salon qui lui fait face nous met au centre de l’un des rites modernes les plus aseptisé : le rassemblement autour de la télévision ou le film du soir. Et si la présence du salon a l’apparence d’une mise en scène, la fiction d’un voyage dans le temps à la recherche de la genèse semble tout aussi ritualisée.
Dans la galerie transformée en périple initiatique, le spectre du rituel réaffirme, comme dans la tradition de la performance, « qu’il n’y a pas d’origine pure du rite, du temps ou de l’identité, mais qu’il n’y a qu’une suite de transmissions et de retransmissions. »
Florian Sumi
Photos : Tony Regazzoni