Sharon
Kivland

21.12.2023

Quels seraient les meilleurs moyens de perfectionner l'éducation des femmes ?

Texte de Catherine Elkar, Commissaire de l'exposition au CIAC de Pont-Aven, 2009

«Augmentez le nombre de vos idées» : quel beau programme ! En empruntant cette étonnante injonction à Laclos (Des femmes et de leur éducation, 1783), Sharon Kivland ne nous dévoile-t-elle pas un peu de son secret dessein ? A ces femmes que l’auteur des Liaisons dangereuses (1782) – « l’honnête homme par excellence, le meilleur des maris […] qui a écrit le plus effroyablement pervers des livres » selon Proust – traite tour à tour comme des enfants, des éléments
décoratifs, des écervelées, il intime abruptement de « cultive[r] [leur] esprit ». Comme si, sous l’archétype de la jeune fille innocente et un peu niaise, Cécile de Volanges dans le roman épistolaire, pouvait pointer à tout instant une Marquise de Merteuil, affranchie, froide analyste et ordonnatrice des raisons et sentiments.

Qu’un auteur aussi peu prolixe ait pu écrire deux ouvrages en apparence si éloignés dans la forme et dans les fins ne laisse d’intriguer. Ce n’est pas sans doute ce mystère littéraire qui importe à Sharon Kivland mais plutôt le pouvoir infini des mots et de leur organisation en registres de paroles signifiant autant de strates de pouvoir. Dans les Liaisons dangereuses, Choderlos de Laclos réussissait le tour de force de faire parler les quatre personnages principaux avec, chacun, la tonalité et la tournure d’esprit à même de donner chair et vie à ces types romanesques que sont le séducteur, la manipulatrice, la débutante, la femme du monde vertueuse. Le ton moralisateur de Des femmes et de leur éducation, exclut le double sens et les figures de style, le langage y est univoque, sans fioritures, pour dire ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Ainsi ces règles de conduite, morales et physiques, dessinent-elles en filigrane un être effrayant de maîtrise de soi, vertueux quoique exquis de féminité, et quelque peu ectoplasmique : il s’agit ni plus ni moins de gommer les traits saillants du tempérament. L’ordre social est consolidé par ces fragments d’une nouvelle école des femmes. En extirpant certains de ces préceptes du corpus initial pour créer l’oeuvre intitulée Ma Parure, l’artiste s’amuse à les colorer de ce rose chair indéfinissable et si particulier qui est la marque du parfum « Allure » de Chanel, un léger glissement de sens révélateur d’une subtile ironie, elle-même mélangée à un brin de perversité.

Sharon Kivland, l’artiste qui lit et convoque dans son travail à la fois de grands auteurs des siècles passés – Rousseau et Mallarmé, Laclos et Zola, Freud et Diderot, Benjamin et Marx – et de plus anonymes scribes, tisse des extraits de leurs textes avec des images glanées ici ou là, dans des ouvrages pour dames, des manuels ménagers, des cartes postales parfois « fleur bleue », ainsi qu’avec des objets réunis au fil du temps, grâce au concours d’un réseau amical, à la fréquentation assidue des vide greniers et des sites de vente en ligne. Le rapport qu’elle établit entre le texte et l’image et/ou l’objet est d’une précision subreptice en ce qu’il ne s’articule ni sur des oppositions brutales, ni sur des anachronismes faciles. Parmi les oeuvres récentes, A Wind of Revolution Blows, the Storm is on the Horizon (2008) et Mes Négligées (2009), jouent de ce procédé de manière éloquente. La première prend pour charnière la période de 1848, et les toilettes de l’époque, associant douze descriptions quasi techniques à douze reproductions de gravures de modèles, évocations légères et toute de frivolité tandis que « le vent de la Révolution souffle et [que] l’orage est à l’horizon ». Pour la seconde, sur les pas de Mallarmé et de son journal La dernière mode 1 , l’artiste continue sa recherche sur les revues féminines, ce qu’elles enseignent sur la place et l’éducation des femmes au XIXe siècle. Il pourrait être assez piquant de considérer ce Mallarmé journaliste de mode, aussi éloigné que possible de la figure du «prince des poètes » mais, là encore, l’artiste ne s’attarde pas à cet autre mystère littéraire (d’ailleurs, elle n’utilise pas d’extraits de La dernière mode mais ceux d’un journal qui lui est contemporain). Sharon Kivland attache son intérêt aux caractéristiques d’un langage descriptif prosaïque, que celui-ci s’applique aux toilettes, aux bijoux, au mobilier, aux programmes de théâtre, aux recettes et aux menus de dîner. Les analogies, les métaphores qui inclinent aux rêves en sont bannies, ceci ne constituant un paradoxe que par anachronisme puisque le but premier de ces revues était l’édification sociale des femmes et des jeunes filles 2 j’ai après quelques articles colportés d’ici et de là, tenté de rédiger tout seul […], un journal, La dernière mode, dont les huit ou dix numéros parus servent encore quand je les dévêts de leur poussière à me faire longtemps rêver.»]. Mes Négligées confronte des textes journalistiques décrivant par le menu quelques toilettes extrêmement élaborées avec des images de certaines de ces tenues. Glossaire spécialisé et vêture délimitent un territoire commun, lieu d’identification et de distinction sociales. A la différence de A Wind of Revolution Blows, the Storm is on the Horizon, chaque élément de la proposition ne fait pas l’objet d’une transcription mais d’une transposition. Les textes, dans une police nommée « écolier », sont imprimés sur du papier ligné, des pages d’anciens cahiers d’écriture, moyen de souligner ce moment-clé de l’éducation qui signe l’abandon de l’état naturel. Plus notable encore, les « modèles » sont des copies réalisées à la main par l’artiste, procédé pour elle inhabituel et laborieux. A chacune de ces figures stéréotypées, hiératiques et inexpressives, réalisées au trait, elle a appliqué une couleur spéciale, difficile à qualifier sinon par la négative, terne, surannée, non séduisante. Cet exercice de dessin n’est pas sans rappeler l’anecdote rapportée par John Rewald 3 de temps en temps, [Cézanne] s’intéressait aux illustrations des journaux de mode auxquels ses deux jeunes soeurs étaient abonnées. Quand il se trouvait à cours d’inspiration, ce qui n’arrivait guère, il n’hésitait pas à copier les figures insipides de ces gravures, leur communiquant une étrange puissance dramatique. De même que Manet avait fréquemment adopté certains éléments empruntés à des maîtres, Cézanne trouvait dans ces vulgaires dessins de mode des prétextes pour ses créations personnelles. » in John Rewald, Histoire de l’Impressionnisme, Paris, Albin Michel, 1955, p. 263.] à propos de Cézanne copiant dans les années 1870 les gravures de la Mode illustrée et, encore une fois, l’incursion de Mallarmé dans l’univers de la mode. Les deux petits rongeurs nommés avec humour Mes bêtes sauvages (2008) viennent, avec justesse et à petite touche, illustrer l’adage selon lequel l’habit fait le moine, un simple ruban rouge autour du coup fait de l’écureuil un aristocrate et le petit bonnet de feutre suffit à transformer la fouine en révolutionnaire.

Dans le champ clos4 de l’exposition, deux sources d’inspiration dialoguent : l’éducation au sens classique du terme et le libertinage dont l’artiste aime à préciser l’étymologie – libertinage venant du latin libertinus (qui a le caractère d’un affranchi). Les libertins sont en quête d’une émancipation qui inclut les femmes, dont ils font des figures romanesques souvent lucides et déterminées à prendre en main leur destin. Les préjugés doivent être vaincus par la connaissance de soi mise en équivalence avec la connaissance d’autrui. Ici renoue-t-on avec Laclos, que l’on avait classé prématurément parmi les contempteurs des femmes, lorsqu’il enjoint : « Examinez-vous et tâchez de vous connaître ». La connaissance de soi fonde une oeuvre de 2008, Mon abécédaire que Sharon Kivland présente ainsi : « ceci est mon abécédaire, visant à enseigner les leçons les plus élémentaires, il témoigne de ma dextérité. Mon abécédaire est un travail classique d’auto-éducation, et j’ai travaillé dur toute l’année. » Besognes typiquement féminines, investigations sémantiques et psychanalytiques, collectes et trouvailles, toute son oeuvre témoigne ainsi d’une combinaison entre menues occupations et lectures savantes, objets vernaculaires et grand art, imagerie de masse et chefs-d’oeuvre, tel un héritage composite qu’il lui revient de transformer partant de quelques sujets qui lui sont chers : l’éducation et, à travers l’histoire, le statut et les divers états de la femme, en ce qu’elle est, ce qu’elle est faite et ce qu’elle fait.

Relire et relier 5 , tisser, métisser les repères et les valeurs sont les voies par lesquelles Sharon Kivland, grande collectionneuse, invite à « augmenter le nombre de nos idées » et, en divers domaines, transgresser les règles du genre.

  1. La dernière mode, revue de luxe parue entre août 1873 et mai 1875.
  2. Dans son Autobiographie (Lettre à Verlaine du 16 novembre 1885), Mallarmé note cependant : « […\
  3. […\
  4. Le roman libertin se déroule dans un espace circonscrit, maison de campagne, chambre à coucher, boudoir ou carrosse.
  5. Selon les mots de Philippe Millot, in Marie-Louise n°1, octobre 2006, p. 16-19.