Devenir fumée (de voile en volute)
Note d’intention :
Depuis plusieurs années, je poursuis un travail documentaire et plasticien autour du corps, ce qu’il nous dit et nous raconte mais aussi de ce qu’il cache en creux ( somatisation) et dissimule. Travail au long cours et aux multiples ramifications et qui se développe autour de rencontres suivies ou plus éphémères, ma pratique s’en va à la rencontre d’autres disciplines et médiums particulièrement la danse, les arts folkloriques, la psychologie clinicienne ou bien encore et les médecines anciennes et rituels régionaux.
Je mène un travail de recherche autour du tabac et et du souffle et à la respiration particulière qu’il induit. en collaboration avec des personnes volontaires et souhaitant parler ouvertement de leur expérience du tabagisme, de leur vécu et des circonstances les ayant amener à fumer ainsi que d’autres explorations liées à leurs constitutions physiques et mentales… leurs imaginaires.
L’ouvrage de Dale Pendell : « Pharmako Poeia : PLANT POWERS, POISONS, AND HERB CRAFT », assure l’évidence d’un caractère ethnobotanique au coeur de ma recherche tout comme la relecture de Gaston Bachelard et de Carl Jung, assurent ma recherche dans des aspects philosophiques et symboliques. C’est en partant d’un conte aztèque sur la naissance du tabac comme le fruit d’une : « goutte de semence du Dieu Quetzalcoaltl échappée d’un coït avec une déesse aztèque et qui tomba à terre et ensemmenca la terre » j’ai pu entrevoir l’aspect d’alternance des polarités puis envisager le concept d’anima/animus de Carl Gustav Jung comme un terrain d’exploration de l’addiction et des imaginaires raccrochés au tabac.
La dimension botanique et végétale du tabac qui est avant toute chose demeure une plante, un végétal enracinée dans un sol, une terre spécifique, s’est vue comme un aspect que je pouvais opposer à la consumation du tabac préparé et son aspect volatil, évanescent, symptomatique d’un besoin/désir de faire écran avec le réel et de se dissiper dans les volutes d’une fumée qui monte au ciel.
Entre la plante et le tabac préparé, nous avons à faire à un changement d’état et de matière, passant de la terre et du végétal au feu et à la fumée et c’est donc ce changement d’état de matière qui m’intéresse d’explorer comme la métaphore d’un changement d’état d’être ou d’état d’âme. La dynamique et l’ambivalence du fait de fumer est ainsi au coeur de ce travail, entre désir de disparition et celui de renouer avec soi.
Le tabac est un médiateur avec soi-même mais permet socialement de créer lien ou sentiment d’appartenance, il est aussi moyen de se relier à une symbolique à des archétypes. Mon travail cherche donc à mettre en lumière ce jeu des polarités et ambivalent entre l’intériorité, la solitude du fumeur et de l’autre l’exubérance et la mise en scène de soi.
Sont donc en jeu des aspects physiologiques, phénoménologiques, sociaux, culturels, structurels … symboliques mais aussi des réalités psychosensorielles ; Il y a une mise en œuvre des cinq sens dans l’action de fumer et cela me conduit naturellement à un travail avec les corps, les sensations et gestuelles. Notamment pour donner à voir des types constitutionnels, des tempéraments etc … mais aussi des habitudes qui deviennent rituels.
« Par le relais du tabac (…) le feu dissipe, réduit, anéantit. Sentir, réduire ou anéantir sont des actes en relation dialectique pour se signifier soi-même à soi-même mais aussi pour se représenter aux autres tout en s’effaçant 1 ».
- Encyclopédie du tabac et des fumeurs, Paris : Le Temps, 1975 ↩