John
Cornu

UP . 28.01.2026

Holzwege

2022
Pierres, 130 x 1240 x 5 cm
Œuvre pérenne, Nanjo Art Museum – Jardin, Okinawa, Japon

HOLZWEGE, 2022
Œuvre pérenne, Nanjo Art Museum – Jardin, Okinawa, Japon
Pierres, 130 x 1240 x 5 cm

Photos : John Cornu

À l’origine de cette intervention, le souvenir d’une table de Charlotte Perriand dont le piètement propose un principe d’assemblage en croix, que l’on peut observer sur nombres d’architectures, ornements ou objets dans maintes zones géographiques. Cette organisation peut renvoyer au svastika, un symbole séculaire, noble et de bon augure, figurant l’harmonie universelle, le bonheur, mais aussi la durée et la permanence. Un symbole, qui fut par la suite grandement dégradé par le Troisième Reich, de par son utilisation dans le drapeau du Parti nazi.
D’un point de vue anthropologique, cet agencement cruciforme—affichant quatre bras de longueur égale, dont les extrémités sont pliées à angle droit —, est une preuve que l’Homme a recours à des gestes ou à des formes analogues qu’il soit en Océanie, en Afrique, en Europe, en Amérique ou en Asie. Le svastika, comme bien d’autres figures géométriques, traverse en effet les générations et les civilisations qu’elles soient hindoues, asiatiques, perses, égyptiennes, nabatéennes, ukrainiennes, celtes ou encore amérindiennes. La portée symbolique que l’on accorde ensuite à cette forme systémique relève de constructions plus complexes—identitaires, culturelles, souvent cultuelles—, et est donc moins déterminée par des approches techniques et graphiques qui sont quant à elles plus généralisables. Au Japon, le svastika peut ainsi être peint à l’entrée des temples bouddhistes, orner des omamori—amulettes porte-bonheur vendues à l’entrée des sanctuaires—ou encore être convoqué sur les armes du kobudō—art martial ancien de l’archipel Ryūkyū.
Installée dans le parc du Nanjo Art Museum sur l’île japonaise d’Okinawa, Holzwege se compose d’un ensemble de sept croix en granit gris1 disposées en escadrille, suivant un même axe. Un segment de chemin, sans début ni fin, créé au milieu d’une étendue herbeuse non loin d’un sanctuaire Sēfa-utaki, site sacré du royaume de Ryūkyū. Un segment de chemin qui ne mène nulle part, réfléchi au regard de la topologie et de l’architecture environnante.
Ouvertement apollinienne, cette intervention propose un prisme de lectures possibles.
Avec ses structures panoptiques ou stellaires survivantes et dynamiques, qui tiennent à la fois de la fleur et du rouage, Holzwege affiche tout autant une forme d’ironie vis-à-vis du célèbre ouvrage éponyme de Martin Heidegger [dont la traduction «Chemin qui ne mène nulle part» fut l’objet de controverses], qu’elle interroge un vocabulaire formel d’ordre martial impliquant des idéologies autoritaires, ou encore convoque l’idée du jardin zen et d’une poétique des cycles naturels avec ces traverses comme autant de pas japonais.
À l’instar de certaines œuvres et principes propres au Land Art, au Modernisme et au Minimalisme historique des années 1960 et 1970, le geste imaginé ici par John Cornu propose un fragment et nous laisse reconstituer un tout. Less is more…
À la croisée des chemins, Holzwege appelle ainsi un tressage anachronique de significations dont certaines se révèlent sans mal, tandis que d’autres plus ténues s’affirment dans une existence secrète, en révérence à la végétation luxuriante alentour.

Emma-Charlotte Gobry-Laurencin
in John Cornu, catalogue monographique, Edition cultureclub-studio – La Criée centre d’art contemporain – Les presses du réel, 2025.

  1. Plusieurs autres commandes publiques de l’artiste telles Comme un gant (Thuin, 2015) ou plus récemment D’une pierre deux coups (Bruz, 2024) empruntent une matérialité et une logique similaires. Toutes sont des ouvrages en pierre proposant des géométries simples et épurées, répétées à intervalles réguliers, inextricablement liées à leur contexte de présentation tout en restant plurivoques, ouvertes à de multiples effets de sens.