Camille Girard
& Paul Brunet

30.11.2020

Punk, calme et volupté

exte publié dans Le Quotidien de l'art n°592, 25 avril 2014, dans le cadre du suivi critique des artistes du Salon de Montrouge, avec le soutien de la Ville de Montrouge, du Conseil général des Hauts-de-Seine, du ministère de la Culture et de la Communication et de l'ADAGP.
Julie Portier, 2014

Camille Girard et Paul Brunet ont participé au Salon de Montrouge en 2013. Ils poursuivent leur œuvre à quatre mains, avec patience, décontraction et (surtout) amour, sous les latitudes luxuriantes du dessin d’après photographie, parmi les oiseaux qui augurent son renouveau. Ce printemps, ils font de multiples apparitions. Après une exposition personnelle au Centre d’art Le Quartier à Quimper (« Téléphone maison »), ils sont à l’honneur de la double exposition organisée par leur ancien enseignant et premier fan, Bruno Peinado, à Nantes (« L’écho / Ce qui sépare »). En mai, ils seront au générique de l’exposition « Sisyphe heureux », à la galerie Territoires à Montréal.

Ils se présentent en pied, toisent l’objectif derrière leurs masques en carton, un pyjama, des sous-vêtements par dessus des collants, qui suffisent dans les aires de jeux à se prendre pour des Super-héros. Parmi le joyeux capharnaüm qui compose l’arrière-plan, des tonnes de bibelots et d’images, collection de souvenirs bon marché, tapis jonché de Playmobil, dinosaures et autres êtres miniatures, quelques bières vides et des boîtes de couleurs, la télé allumée (Bob l’éponge) à, une guitare électrique appuyée sur ce qui semble tout faire tenir, la bibliothèque et la discothèque tout aussi surpeuplées. Et survolant le décor, un ballon de baudruche comme un étendard interrogatif : « Superheroes ? ». L’aquarelle monumentale achevée en 2010 donnait le programme : Camille Girard et Paul Brunet se sont engagés dans le dessin, explosent les dimensions, atomisent le motif, s’y donnent corps et âme avec une insoutenable légèreté. Mais par-dessus tout, ils sondent les moyens du dessin – ses super pouvoirs -, qui chez eux transcende le quotidien en épopée, l’ennui en extase, anoblit une scène triviale en sujet de peinture, une table de lendemain de fête en vanité. Car la peinture qui emporte loin dans son trip trouve son sujet à portée de main. Un art d’observation. Tout, ou presque, a lieu dans la maison, au «  24, rue Madame de Pompéry », « adresse où les notions de représentations et de fenêtre sur le monde sont habilement intriquées », écrit Bruno Peinado, un microcosme d’où le couple « saisit les échos du monde ». Les échos sont nombreux, comme les clins d’œil aux artistes, amis ou admirés, invité dans le dessin par un carton de vernissage ou une pochette de catalogues fondus dans le décor, ou bien décor et sujet même du dessin. Ainsi de l’encre intitulée Le mur (2012), qui figure Paul au musée des Beaux-Arts de Rennes, allongé sur une sculpture post-minimale pour mieux contempler un dessin mural à la mine de plomb, un agrandissement virtuose (et collectif) d’une peinture de nature morte oubliée, par Guillaume Pinard dont ils partagent le plaisir distancié des délicatesses inactuelles. Si elles signalent des affinités, ces citations tiennent à distance le discours sur l’appropriation. Il faudrait plutôt retenir le rapport à la culture et aux récits qui s’illustre ici : toutes les références, musicales, artistiques, littéraires, ou ludiques, infantiles et biographiques sont invoquées comme une nourriture indifférenciée et constituante du dessin qui, en leur accordant la même application, leur donne une valeur égale. Les ombres gracieuses, les lavis argentés, les couleurs doucement montées – concentrées de patience et de dextérité – aplatit toutes les ontologies, rehaussent et dépassionnent tout, en particulier l’obsolescence de l’histoire, et du monde (joyeusement mis en scène par des jouets en plastique). Tout ne serait qu’images fugaces capturées sur des images fragiles. Cette humeur biliaire, lénifiée dans les niveaux de gris, émane des dernières encres telles le poster de plage tropicale déchiré ou la boîte de nuit vide. Ici, plus de musique ni d’histoires, plus de fictions mais des motifs immanents et sans alibi (comme ceux du tapis et du papier peint), qui approchent petit à petit le degré zéro du dessin exalté.

Texte publié dans Le Quotidien de l’art n°592, 25 avril 2014, dans le cadre du suivi critique des artistes du Salon de Montrouge, avec le soutien de la Ville de Montrouge, du Conseil général des Hauts-de-Seine, du ministère de la Culture et de la Communication et de l’ADAGP.