Hantologie et capitalisme tardif
Certaines industries, comme celles des données, se dissimulent au regard. Et le silence se fait sur la puissance de production. Non en raison seulement du secret et de la sécurité, mais parce que ce qui est en jeu est invisible.
À quels autres exemples peux-ton songer, lorsque l’on évoque cette puissance invisible ? À celui du coffre-fort d’une réserve nationale gageant ses dépenses sur son stock d’or. Ou à celui d’une usine nucléaire, fabriquant de l’énergie à partir de son cœur d’uranium ; et encore à celui de la raffinerie pétrolière permettant de distiller la matière première en fluide domestique. Sans oublier le centre d’archive ou la bibliothèque conservant l’accès aux mines de savoirs : les discrets data center sont comme la quintessence de tous ces équipements. Mais qu’ont-ils en commun ? Faisons l’hypothèse qu’ils opèrent tous selon un même paradigme, celui de l’enregistrement. Celui-ci est conçu ici comme un métabolisme de production. Tout ce qui reçoit, inscrit, transforme, diffuse, reproduit. Tout ce qui digère et amplifie peut-être qualifié d’enregistrement. Alors comment représenter ce qui met en œuvre l’enregistrement ainsi défini comme agent de l’invisible ?
Ces nouvelles denrées que sont les données n’ont pas de corps. Leur exploitation échappe aux images. C’est un paradoxe : les plus imposantes infrastructures sont nécessaires à la production des plus intangibles produits. Et c’est peut-être là le caractère d’invisibilité de ces monstres secrets que sont les centres de données : ils génèrent un vivant auquel nous ne savons pas encore donner figure. Vivant ? Entendons énergie, datas, robotiques, algorithmes que l’humain a adoptés, si l’on s’en réfère à la pensée de Georges Simondon puis de Bruno Latour, en tant qu’êtres techniques auprès desquels notre sensibilité est capable d’exprimer, au-delà des besoins, des formes de désirs. Il faut alors s’attaquer à la représentation des énergies. C’est-à-dire revenir aux fondamentaux que sont la lumière et le son, soit à l’invisible pourvu de capacité d’action : aux ondes et aux ombres qu’elles projettent sur notre civilisation.
Comment faire résonner visuellement les centres de données, une fois qu’il a été possible d’y accéder ? Comment en sonder le secret si ce n’est en enregistrant les énergies qui s’en dégagent ? Sinon en les représentant de façon littérale, en optant pour l’enregistrement capable de manifester la présence de l’invisible. Littéralité de l’invisible donc. Le photographe trouve ici un dédale où fourmillent les formes modernistes de la clinique industrielle. Il s’y ajoute toutefois la spécificité de l’ingénierie numérique, avec ses boites noires auxquelles il faut éviter la surchauffe : une multitude de cerveaux reliés par une chaîne du froid. C’est à la transparence du médium photographique qu’il revient de traduire cette apparente inertie, qui est en réalité une permanente purification de l’atmosphère. Le capteur numérique de l’appareil photo est en osmose avec ce milieu. Son milieu. Ce qui est enregistré est une forme de fraternisation entre l’outil et son sujet. Comme deux substances sophistiquées qui auraient à s’occuper l’une de l’autre. Montrer cette épure de la reproductibilité relève d’une sorte d’orfèvrerie visuelle.
Ce n’est qu’un pas pour rejoindre la part vivante des lieux. Car il y a une puissance archaïque dans le bourdonnement incessant de la structure et les variations de températures qui en font vibrer l’air. Il y là un climat. Chacune des données est comme l’atome entouré de ses électrons d’information. À l’opposé d’une sépulture, c’est une grotte pleine d’habitants et d’âmes errantes. C’est donc en archéologue qu’il faut y pénétrer, et considérer le lieu de l’enregistrement jusqu’à en conjurer la part d’invisible. À côté du relevé photographique est donc opéré un enregistrement graphique comme on réalise une prise d’empreinte pour identifier une personne. La technique du frottage est ainsi employée pour obtenir le calque de fragments de la structure. La méthode éprouvée par les archéologues est aussi celle qu’avait choisi de codifier Max Ernst dans son Histoire naturelle (1926), relevant les empreintes de son plancher, de toile de sac, de grille ou d’autres éléments prosaïques de son entourage. Mais ici le jeu des analogies visuelles n’est pas recherché, les formes se suffisent à elles-mêmes pour se donner comme les artefacts des fréquences. Du reste, il est troublant de constater que le résultat des prises d’empreintes est proche de la visualisation des ondes sonores, telles qu’elles furent enregistrées aux origines de la phonographie. Il s’agit encore d’être littéral jusqu’à ce que l’essence des choses se manifeste.
Au milieu du XIXe siècle en effet, alors que la photographie et la préhistoire apparaissent, l’une comme technique l’autre comme discipline historique, les inventeurs de l’enregistrement acoustique proposent à leur tour une prise d’empreinte des ondes. Traits et stries résultent de la transduction des ondes en matière, ils sont gravés comme le fait l’antique phonautographe d’Édouard-Léon Scott Martinville (1857). Étonnante similitude des empreintes du data center et des premières voix enregistrées par l’humanité. Comme le seront les sillons gravés dans la cire du phonographe d’Edison, animé par le désir de faire entendre la voix des disparus et de mettre ainsi vivants et morts en relation. Le tracé spectral constitue la part onirique de la manifestation de l’invisible. Il fallait ces empreintes, au départ, pour qu’ensuite l’enregistrement se mettent en place, qu’il conserve et restitue, diffuse et amplifie : qu’il acquiert cette puissance spectrale pour métaboliser ce qui est invisible en une force de production. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que les data-marchandises ainsi produites résonnent à travers leur valeur d’échange et leur nature fantomatique. Enfin visible dans les caves du moderne, la data est l’essence de la marchandise telle que Derrida la caractérise dans l’essai intitulé Spectres de Marx (1993) : La marchandise est une chose sans phénomène, une chose en fuite qui passe les sens (elle est invisible, intangible, inaudible et sans odeur). Le philosophe baptise cette science des fantômes hantologie, jouant avec le terme d’ontologie désignant l’étude des propriétés de l’être. Marx, dans Le Capital n’avait en effet pas eu d’autres possibilités pour définir la valeur d’échange des biens (des données) que de caractériser leur propriété sociale abstraite en parlant d’une objectivité fantomatique (gespenstige Gegenständlichkeit). La conversion des ondes en marchandise apparaît alors comme la marque du capitalisme hanté par sa propre histoire.
Michel Poivert
Michel Poivert est professeur d’histoire de l’art à l’Univeristé de Paris I Panthéon Sorbonne, où il a fondé la chaire d’histoire de la photographie. Il est critique et commissaire d’exposition. Il a notamment publié Une brève histoire de la photographie (Hazan, 2015), Peintres photographes (Citadelles et Mazenod, 2017), La photographie contemporaine (Flammarion, 4è édition 2025).
Il a organisé au Hangar à Bruxelles (2025) l’exposition Almagine. Photography & Generatives images.
Michel Poivert est officier des Arts et des Lettres.