Yoan
Sorin

27.03.2020

Chronique de l’oubli

Anne Langlois, 2024

La pratique artistique de Yoan Sorin prend la forme de peintures apposées sur supports variés, de sculptures composées de matériaux divers, d’objets assemblés puis peints, de performances impliquant son propre corps. Chaque élément alimente voire contamine les autres de manière fluide, au sein d’installations qui constituent des compositions en trois dimensions sans cesse renouvelées par la déambulation. Habitées, ses expositions où la couleur est déterminante baignent dans une atmosphère où la sérénité cohabite avec l’inquiétude.

Pour son exposition à 40mcube, Chronique de l’oubli, Yoan Sorin réalise de nouvelles œuvres qui évoquent le temps et la mémoire. Dans son principe de production qui consiste à récupérer des matériaux, des objets et du mobilier qu’il assemble, transforme et unifie par la peinture, il emploie des éléments relevant du registre du temps, constituant un inventaire non exhaustif des objets qui le mesurent, des formes qui le matérialisent, des représentations qui permettent de s’y repérer ou de mémoriser. Ainsi les montres et les horloges s’immiscent de manière insistante dans les œuvres, les quadrillages sont omniprésents.

L’artiste joue avec ces formes comme il joue avec le temps et ses déclinaisons, sur un principe d’épuisement. De fil en aiguille apparaissent la périodicité, la récurrence, la répétition, le rythme, la boucle, la variation.

L’exposition fonctionne comme une composition temporairement figée mais qui intègre des évolutions, et peut se décliner en différentes combinaisons. Certaines des peintures, réalisées sur des plaques d’acier Corten, vont enregistrer le passage du temps en s’oxydant, tandis que d’autres, réversibles, permettent des changements réguliers dans la durée de l’exposition. Comme une éphéméride, une peinture en remplace une autre chaque semaine, une page de calendrier perpétuel est tournée chaque mois, et des agendas sont échangés contre des peintures plus abstraites.

Si tout ceci semble savamment construit et s’articuler à merveille, l’artiste introduit cependant à tous les stades une dose de perturbation. De petits objets énigmatiques, n’ayant apparemment aucun rapport avec le registre de l’exposition, viennent s’ajouter à cet ensemble homogène comme autant de déviations. Un masque, un collier à grelot, un rat en plastique sont des d’accessoires qui s’activent dans le cadre des performances que l’artiste réalise dans ses expositions, proposant encore une nouvelle temporalité et une autre manière d’habiter cet espace. Les cadrans des montres sont masqués par une couche de peinture, les horloges fonctionnent sans pour autant être à l’heure. Le calendrier ne donne aucune indication de mois ou de jour, l’agenda aucune information. Un cercueil dressé devenu horloge fonctionne comme un compte à rebours, tandis que des métronomes donnent simultanément deux rythmes différents qu’une bande audio composée de claquements de langue – humains donc imparfaits – vient contrebalancer. Ce rythme entêtant et hypnotique de la composition sonore constitue une forme d’accélération se muant en pression. Poursuivant son cheminement, l’artiste nous amène ainsi de l’obsession à l’oubli.

Car jouant aussi avec les mots, celui de chronique dans sa double signification, en tant que récit chronologique et comme un symptôme qui s’installe lentement mais durablement, l’exposition de Yoan Sorin témoigne du ressenti d’une urgence permanente.