Quentin
Yvelin

NEW . 16.01.2026

Sanctuaire

Texte d'Ophélie Jaësan

Un instant. Au bord de l’eau comme au bord du temps. L’éternité reconquise, à peine.

Quelque chose se réveille au cœur de l’immobile silence et le remplit, lentement, comme un écho. Quelque chose palpite, se rassemble, bruisse et gronde, qui fracture le miroir entre les mondes.

Un instant, suspendu. Un élan sauvage qui vient frapper et stopper les secondes.
Celui de ta naissance. Le souffle te pénètre et la lumière t’inonde. Tu te souviens que ce n’est pas la première fois.
Cet élan : une réminiscence. Son extase, son émerveillement, son effroi.

Combien de fois as-tu déjà plongé pour revenir à toi ? Combien de forêts traversées pour atteindre à nouveau le centre, l’endroit exact où s’enflamme, animale, ta part d’ombre ? Combien de jours as-tu déjà accompli pour apprendre à regarder la nuit ?


Cet instant.
Où la lumière renaissante éclate dans l’obscurité.
Et tombe la neige.


Tombe en recouvrant les bruits, les chuchotements.

Frémissement : seuls les nouveaux flocons en embrassant la neige ancienne jouissent en s’évanouissant.

Sanctuaire : espace sacré. Cercle au centre duquel l’infini trouve son lieu.


Ton placenta en offrande.
Ta peau d’un blanc d’os.
Suaire.


Chante une prière sans mot compréhensible, une psalmodie de poussière. Appelle sur toi la foudre et le torrent, la beauté, la violence, l’absolu, la profondeur. Appelle sur toi la purification, sa minérale perfection.

As-tu enfin rejoint l’aube ? Son soleil que la pierre refuse mais qui sait trouver refuge entre tes paumes ouvertes, tournées vers le ciel ?

À la roche, à l’herbe emperlée de rosée, à la flamme qui frétille, à la nuit… répondent nos corps, nus, mouvants, solides ou frêles, jeunes ou pétrifiés, lisses ou ridés, intactes ou tatoués, bardés de cicatrices : parchemins sur lesquels nos existences se sont imprimées.

Contemple le feu dans sa verticalité : il vacille. Contemple le corps humain dans sa verticalité : il s’enroule, se tient, danse ou s’effondre. Et tous deux finissent emportés par ce qu’ils défont en s’embrasant. Tous deux crient et crépitent. S’élancent en tourment vers la voûte céleste avant d’être de nouveau aspirés vers la terre et disparaitre sur l’autel de ce qu’ils ont consumé pour pouvoir simplement apparaître un moment.


Fugaces trajectoires.
Du bois à la cendre.
De la chair à la cendre.

Dis-moi ce qui s’efface dans la nuit éternelle, première, originelle.


Dis-moi.


Ton masque ? Ton visage ? Ton identité ?

Peux-tu encore appeler cela sacrifice, s’il s’agit de révéler ce qui a toujours été là, en toi, et qui, petit à petit, se libère des apparats et des apparences ?


Tu es le feu. Braise parmi les braises. Flamme parmi les flammes. Et tu te tiens debout, incandescent, ta colonne vertébrale dressée vers les étoiles après avoir rendu à la terre son tribut – un bien, prêté seulement : ton propre corps, ton propre sang.


Entre mémoire et disparition, ton dépeuplement n’est plus une fuite, mais une libération.


L’ombre est toujours le révélateur de la lumière.


Dis-moi. Est-ce la nuit qui se poursuit dans la hutte où tu t’es rassemblé ? Est-ce la neige que j’entends chuter monotone sur ce paysage désolé, étrange décor absorbé dans le gris ? Le temps s’est arrêté et fête l’épuisement des horloges. Chaque flocon : une concentration d’univers. Chaque flocon immobilisé dans l’air, et l’on ne sait plus si c’est de la terre qu’il a chu ou vers le ciel qu’il se décomposera. Est-ce toi dans la neige, ce qu’il reste de toi, ce fragment – ta dépouille ?


As-tu enfin rejoint l’aube ? As-tu enfin appris à contempler, sans crainte, ta propre face ? Tes pupilles comme des flocons inversés : combien d’univers condensés dans un seul regard ?


Un seuil est franchi. Rappelle-toi.


Quelque chose dans tes yeux se réveille au cœur même de l’immobile silence et le remplit, lentement. Quelque chose fracture le miroir entre les mondes.


Ta parole est un écho. Tu es toujours au bord du fleuve, si proche de la traversée, si proche…


Ce que tu tiens entre tes mains : l’avenir d’une disparition, le retour au blanc, à l’évanouissement.


Poussières et cendres.
Poudre d’os et de dents.
Fragile haïku.


La lumière ne sait advenir, de ce côté-là du monde, que cernée d’ombre.


As-tu enfin appris qu’il te faudra tenter l’effondrement pour te recomposer ?


Hutte : utérus dans le ventre de la mère, antre dans le ventre de la terre. Trace. Une feuille morte en devenir d’humus. Ta main en devenir de prière.


Reprends ton souffle : la nuit s’achève. On entend frémir le lointain. Tu viens de toucher l’âme du monde pour apprendre à regarder le jour. Ébloui peut-être, et sans peau. Qu’importe.


Étant parvenu, dans cette dissolution, à atteindre un point d’équilibre, un point d’ancrage.


Juste un instant.
Un instant seulement.
Au bord de l’eau comme au bord du temps.


Avant que le cycle recommence.


Reprends ton souffle.
Et reviens.
La fin n’est jamais qu’un autre point de départ.