Goubelinée
Photo : Hadrien Marquet
Palantíri, 2024
huile sur œufs, coquetiers en bois, dimensions variables x10
Édition
Allers et retours en territoire Gavrayen 2
Récits et anecdotes à propos d’une maison goubelinée
Croyez-moi, ici je vous promets de vous mentir, d’enjoliver la noirceur d’étincelles et de déformer la réalité pour en tirer le précieux nectar qu’est la peinture. Frémissants au coin d’un feu d’absence, les ombres et les yeux contaminent les recoins pour mieux épier celles et ceux qui passent le perron d’une demeure goubelinée. Rappelez-vous, j’ai promis de ne dire que la vérité.
Il y a cent ans jour pour jour, un trésor fut caché ici. Les trésors qui restent trop longtemps aux mêmes endroits, chacun·e le sait, sont voués à disparaître dans le silence des morts, ne laissant derrière eux qu’un vague souvenir de mythe ou de légende aux vivants.
Cent ans, c’est le temps qu’il faut au trésor perdu pour retrouver un peu de compagnie. Car si les vivants sont trop aveugles pour voir la beauté dans les éclats ternis du passé il n’en est rien du Goubelin. Facétieuse, cupide mais serviable si choyée, cette créature du petit peuple pose ses valises sans crier gare dans votre maison. Le jour, elle peut prendre divers aspects familiers tel un chien noir, une vache aux yeux anormalement brillants ou encore des objets au scintillement fébrile.
La nuit, les portes claquent, des bruits de verre brisé empêchent même les dormeur·euse·s les plus notables de fermer l’œil. Le Goubelin goubeline tout ce qu’il touche, la maison entière devient complice du tapage. Cette dernière ouvre grand ses portes accueillant les êtres les plus occultes. Dames blanches, diablotins rouges, feux follets, fées et changelins, tous entament une danse cacophonique. Malheur à celui ou celle qui aurait l’audace d’y jeter un œil, ce dernier pourrait bien compléter, telle une gemme précieuse, le trésor oublié. Demain la maison sera rangée si le Goubelin est bien traité, elle sera en désordre dans le cas inverse. De la fumée éparse sera la seule preuve du goublinage.
Je sais de source sûre que les Goubelins étaient principalement établis dans la pointe du Cotentin, mais il semblerait qu’ils aient décidé de voyager, ils se font plus discrets. Aujourd’hui éparpillés, certains se sont installés à Gavray-sur-Sienne, d’autres ont préféré continuer.
Mais je vous le dis, le temps d’accrocher mes peintures, il me semble bien en avoir vu un.
Être présent à Gavray-sur-Sienne sur l’invitation du ravitaillement est une réelle fierté pour moi. Revenir là où il y a un an j’ai été si bien accueilli, accompagné et renseigné sur les histoires qui peuplent ces contrées est une chance. Vous avez enrichi ma peinture de motifs fantastiques, de créatures étranges et d’histoires merveilleuses. Par le prisme de ma pratique, j’entends participer d’une revendication, celle d’ouvrir les représentations de l’art contemporain à d’autres imaginaires, donner une place aux histoires immatérielles qui peuplent nos espaces ruraux. En cela, je suis heureux de vous partager le travail que j’ai mené avec votre complicité et peut-être celle d’un Goubelin qui m’aurait trouvé.
J’avais promis de vous mentir et je n’ai dit que la vérité.
Texte extrait de l’édition Allers et retours en territoire gavrayen 2
Récits et anecdotes à propos d’une maison goubelinée