Quentin
Yvelin

NEW . 16.01.2026

Absorbance

2016

Un dos est apparu une première fois, une silhouette faisant face à un paysage ou plutôt submergée par ce paysage.
C’était un corps pris dans une toile végétale traversée de lianes et de branchages et dont on ne distinguait les racines des frondaisons et le corps de mon frère se tenait là, fixe comme absorbé par cette luxuriance romantique.
Tournait-il le dos à un monde ou l’offrait-il à un autre ? baissait-il la garde ?
Divagation ou bien méditation dans un « retour à la nature » avec l’impression de toucher à nouveau au sauvage ?
De cette ambiguité est advenue une interrogation sur le motif du dos et son dualisme que mes images trahissent.
Entre désir et évitement se trame une expérience des passions depuis un environnement autant récréatif qu’inquiétant. Vu de dos, un homme absorbé est celui qui fait face, ne se défile pas mais se projette.

Et puis au détours d’une fuite nécessaire le dos n’est plus présence, se fait absence; c’est un corps qui se défile et qui s’efface, la puissance du corps stoïque fait place au fugitif ; c’est le renoncement d’un être qui s’échappe, nous échappe et dont le visage et l’identité demeureront inconnus.

Défiance ou lâcheté ? Celui qui se détourne est-il un « révolté », bifurquant sur la voie toute tracée de la société ou plus tragiquement est-il celui qui accablé par le poids d’une destinée trop lourde ne peut plus faire face à son inquiétude ?
Le dos est là ( s) … métaphore d’un corps fragilisé, d’un égo blessé et qui dévie de son avenir pour s’enfoncer dans le passé.

C’est un leitmotiv romantique, un motif d’insurrection, celui d’un être qui prend de la hauteur et met une distance entre lui et la société.

Traversée du désert, l’heure est au retrait. Sacrifice symbolique, retraite mystique, de nombreuses possibilités se dessinent, mais l’impulsion première demeure identique, celle de la fugue hors de la « babylone ».
Ainsi, le retrait se fait toujours au profit d’un contact renoué avec la nature et ce retour au sauvage semble propice à l’introspection et à la contemplation.
L’homme de dos, hors de son temps, associé aux lieux de l’exclusion (marécages, forêts …) est le personnage d’une échappée.
Nous envisageons maintenant le dos comme la métaphore d’un être solitaire et fugueur, se détournant des lieux de concentration humaine.
Une échappée solitaire ou bien la possible rencontre des solitudes éprouvées ?
À l’ombre de soi, un corps fugitif qui se débat.
C’est une projection vers l’autre, une identification voire une confusion.

Car l’homme de dos est peut-être une ombre, la mienne ?
Une ombre projetée qui serait une rencontre fuyante, une proximité mais qui toujours garde ses distances pour que les solitudes ne se disloquent mais se partagent.
Et depuis cette recherche d’une mise en commun de notre solitude, la fugue amène le moment de photographier l’autre comme un double.
Photographier à ce moment serait-ce un possible autoportrait (croisé) en fugueur ?
L’ombre comme l’un des trois compagnons de proximité ( l’ombre, le reflet, l’écho ) écrit le philosophe Clément Rosset ; une impression fugitive à laquelle nous pouvons sans doute, assimiler l’autre, autrui depuis son inconsistance, notre doute et son mystère.
De cette considération sur l’ombre en tant qu’un double, un compagnon de proximité, j’envisage l’homme de dos comme mon ombre, une forme de mon double et qui parfois se retourne et me fait face.

Poster Format A2 sur plan d'architecte

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Fanzine : 21 x 29 cm, 26 pages, 2016