Viser la tête
Dimensions variables
Vues de l’exposition Viser la tête, commissariat : Magali Gentet, Le Parvis–centre d’art contemporain, Ibos, 2012
Photos : John Cornu & Alain Alquier
Photos : John Cornu
« Viser la tête » possède de par son titre et ses dimensions un anthropomorphisme latent que John Cornu parvient à suggérer bien mieux qu’à travers n’importe quel type de représentation plus figurative. Sur un mur noir, figure à hauteur de tête d’homme, une multitude d’impacts de balles tirées à bouts portants avec un fusil de Flash-ball. Une arme « à létalité atténuée » - un euphémisme - utilisée habituellement par les forces de l’ordre et dont les munitions de caoutchouc, des boules souples de 44 mm de diamètre, ne sont pas sans rappeler les dimensions d’un oeil.
Magali Gentet, Extrait du texte « Viser la tête », In Semaine 34.12, Revue hebdomadaire pour l’art contemporain n°309, Ed. Analogues, septembre 2012.
Il est 00h00, le 22 juin 2012, quand cinq individus tirent au Flash-Ball sur le mur d’un supermarché à Tarbes. Ce qui pourrait être la « une » d’un titre régional, est en réalité la description du processus de création d’une œuvre que John Cornu réalise au centre d’art contemporain du Parvis : Viser la tête, rien de moins !
Faut-il le rappeler ? Le Parvis est situé au cœur d’un centre commercial en périphérie de Tarbes, une ville de garnisons militaires. Cette singularité a inspiré à l’artiste, attaché au contexte des lieux dans lesquels il expose, la conception d’un solo show « guerrier » dont la pièce centrale, produite et présentée non pas dans l’espace d’exposition mais dans une zone de circulation marchande, donne son nom à l’exposition.
Viser la tête donc, est un imposant mur de Placoplatre noir, spécialement construit pour l’occasion, sur lequel l’artiste et ses acolytes tirent à bout portant à l’aide d’une arme semi-létale… une gajeure dans cet espace si vidéosurveillé !
À la transgression qui caractérise cet acte de création, John Cornu ajoute une dimension morbide quand la multitude d’impacts de balles, tirées à hauteur de tête d’homme, suggère bien mieux que ne le ferait toute représentation figurative, l’anthropomorphisme latent de l’œuvre. Et c’est vrai, la symbolique de l’œuvre est toute aussi puissante que sa force de surgissement. John Cornu aborde la guerre et ses exécutions de manière conceptuelle mais également transhistorique. Car ce pur massacre promis par l’artiste est héritier des œuvres qui de la Renaissance au XXIe siècle évoquent cet imaginaire symbolique lié à la guerre. Dénonçant, pour sa part, la violence tout lui cultivant une relative neutralité visuelle, John
Cornu traite des mêmes drames, des mêmes stratégies, des mêmes lois fatales que ses prédécesseurs qui d’Ucello à Warhol se sont employés à décrypter un sujet sans cesse actualisé.
Et c’est ici certainement la charge dramatique et violente du tragique El tres de mayo de Francisco de Goya (1814) que Viser la tête ramène au premier plan de notre mémoire.
Avec Viser la tête John Cornu nous fait accéder à une lecture aiguisée de notre monde. Il met au jour les symboles, les signes les plus représentatifs du temps présent et ce faisant nous permet d’en faire une analyse critique puissante. Hasard du calendrier, en 2012 déjà le Flash-Ball qui apparaissait comme le symbole de l’arsenal policier commençait à être décrié. Depuis, la France (l’Europe et le monde) vit à l’ère des conflits, des révolutions, et à cette autre forme de guerre qui procède par attentats. À cet inventaire monstrueux s’ajoutent les récents événements nationaux et leurs cortèges de mutilations dues aux munitions de Flash-Ball… ces boules souples de caoutchouc qui ne sont pas sans évoquer la forme d’un œil.
Magali Gentet
in John Cornu, catalogue monographique, Edition cultureclub-studio – La Criée centre d’art contemporain – Les presses du réel, 2025.