John
Cornu

MÀJ . 28.01.2026

Les Mains Sales

2012-2025
Installation in situ. Étais de chantier galvanisées et peinture noire
Dimensions variables de l’installation

Vues de l’exposition "BAU", 27+, Hangzhou, Chine, 2025
Photos : John Cornu

Présentée dans l’une des alcôves extérieures de 27+ à Hangzhou, l’installation Les Mains sales met en œuvre une tension, propose une série de forces en acte.
Adaptée aux dimensions du site, cette pièce instaure un dialogue visuel et plastique autoritaire avec son cadre et la vue vertigineuse qui se déploie en arrière-plan, à travers les larges persiennes.

L’œuvre érige en effet, entre sol et plafond, douze étais de chantier — un ensemble de verticales d’acier venant biffer l’espace et dessiner une trame géométrique dans une architecture déjà marquée par une forme de brutalisme particulièrement attractif.
L’effet cinétique, produit par le jeu de grille dans la grille, est renforcé par l’intervention picturale visible à la surface des étais.

Les Mains sales, comme son titre l’indique, donne à voir les multiples opérations, les nombreuses manipulations qui président à son installation.
Pièce indicielle et fantomatique, évoquant des scénarios dystopiques, elle convoque en puissance tous ceux et celles qui ont rendu possibles les constructions s’étendant au loin, à perte de vue.

Vues de l’exposition Choses tues, Ricou Gallery, Bruxelles, 2012
Photos : John Cornu

Vues de l’exposition Les Âmes grises, commissariat : Christian Alandete, Mains d’œuvres, Saint-Ouen, 2019
Photos : John Cornu

John Cornu - Les mains sales

Vues de l’exposition This is THE END, commissariat : Magali Gentet, Le Parvis–centre d’art contemporain, Ibos, 2012
Photos : John Cornu

Des étais de maçon soutiennent le plafond d’un bâtiment « belle époque » de Bruxelles comme si l’édifice était sur le point de s’écrouler1 . La forêt d’étais métalliques, à travers laquelle le·la visiteur·se est invité·e à se promener, comme dans un paysage de ruines, porte les empreintes des mains qui les ont manipulés ; celles de l’artiste à moins qu’elles n’évoquent les nombreux ouvriers venus des colonies pour bâtir la ville moderne. La « belle époque », en Belgique comme en France, est venue rétroactivement consacrer l’idéologie colonialiste mais déjà l’édifice était sur le point de s’ébranler et les premières voix se sont élevées contre cette politique impérialiste qui se targuait de civiliser des peuples autochtones en les soumettant par la force. Être un homme blanc, c’est être l’héritier, malgré soi, d’une Histoire qui vous place du côté de ceux et celles qui ont voulu dominer le monde et ont assujetti des hommes et des femmes racisés.
Dans une autre version de la pièce, des étais tirant-poussant, semblent, cette fois, soutenir un des murs de la salle d’exposition de Mains d’Œuvres, un centre d’art installé dans l’ancien centre social et sportif des entreprises Valéo ; un établissement moderne édifié en 1961 dont l’objectif affiché était de « créer des moyens de culture et d’évasion » pour les ouvrier·e·s de l’entreprise. Alors que la classe ouvrière connaissait les prémisses d’une revalorisation de ses conditions de travail et le droit aux loisirs de masse, la décolonisation et l’immigration économique sont venus renforcer les rangs de la classe ouvrière en manque d’une main d’œuvre prête à faire le « sale boulot » à la mine, dans le bâtiment ou dans la métallurgie.
En français, il y a plusieurs façons d’avoir les « mains sales », celle que les milieux populaires, paysan·ne·s ou ouvrier·e·s, considèrent comme noble, fruit d’un labeur qui fait prévaloir l’intelligence de la main sur celle de l’esprit, et celle des puissant·e·s dont
la corruption et la violence, érigés en système d’oppression, sont entachés des souffrances
et des crimes commis en gants blancs. Dans la pièce de Jean-Paul Sartre, qui donne son titre à cette œuvre de John Cornu, un jeune intellectuel de la classe bourgeoise doit se « salir les mains » en assassinant un cadre du parti soupçonné de trahison pour prouver son adhésion sans limite à l’idéologie révolutionnaire de son nouveau milieu d’adoption. Transfuge de la classe dirigeante vers celle des opprimés, le personnage principal est tiraillé entre le matérialisme pragmatique et un idéalisme sans compromission, mais assumera la responsabilité de son crime pour conserver ce qu’il lui reste d’humanité.
En manipulant les étais avec les mains recouvertes de peinture noire ou de goudron, l’artiste donne à voir le travail invisible des forces qui bâtissent de leurs mains les fondations d’une société où chaque individu est un maillon nécessaire, tiraillé entre des forces contradictoires, ou pour reprendre les mots de Sartre : chacun·e est « à moitié victime et à moitié complice ». Ces mains positives qui « salissent » les colonnes rutilantes d’acier galvanisé nous relient aussi à l’Histoire d’une humanité qui, il y a plus de 20 000 ans, a éprouvé la nécessité de laisser l’empreinte de leurs mains sur les parois des grottes pour nous rappeler leur existence.

Christian Alandete
in John Cornu, catalogue monographique, Edition cultureclub-studio – La Criée centre d’art contemporain – Les presses du réel, 2025.

  1. Première version présentée à la Ricou Gallery, Bruxelles en 2012.