Sonatine (mélodie mortelle)
Photo : John Cornu
John Cornu
Photo : Alain Alquier
Photo : Sylvie Léonard
Photo : John Cornu & Origins Studio
Photo : John Cornu
Dimensions variables
Photo : John Cornu
« Sonatine (Mélodie mortelle) », qui reprend le titre de Kitano, se construit selon un temps circulaire, que l’on pourrait rapprocher du concept religieux de résurrection ou au contraire rattacher au concept énoncé par Nietzsche de l’éternel retour. Dans cette pièce radicale, l’artiste remplace la totalité des néons de l’espace d’exposition par des tubes fluorescents usagés, mis au rebut mais éclairant encore, qui composent une véritable partition visuelle et sonore. Selon le protocole défini par l’artiste, les néons doivent fonctionner jusqu’à leur extinction, s’épuiser, avant d’être remplacés par d’autres analogues, dans un cycle sans autre fin que celle de l’exposition. Le matériau de prédilection des minimalistes joue ici ses qualités performatives dans une orchestration aléatoire et évolutive de flashs luminescents combinés aux cliquetis des décharges électriques. Par un principe d’économie voire d’écologie, l’artiste révèle le potentiel artistique de ces lampes considérées comme dysfonctionnelles par une société de consommation habituée à renouveler sans fin ses produits bien avant leur épuisement total. À l’origine l’invention de ces lampes « économiques », concomitante de la révolution industrielle, a favorisé une activité « en continu », par la possibilité d’une lumière « intemporelle » où la nuit se confond avec le jour, suivant l’idée d’un « progrès » qui s’achève paradoxalement dans une double forme d’aliénation*. Au sens littéral, on peut voir dans cette pièce l’héritage déclinant d’un siècle des Lumières sur lequel repose encore les bases de la société démocratique. Dans une autre version de la pièce, l’oeuvre se trouve résumée à une seule occurrence mais amplifiée, clignotant comme un signal morse d’alerte.
Christian Alandete, Extrait du texte « Toute ressemblance avec des faits réels n’est que pure coïncidence », in « John Cornu », Catalogue monographique, Editions Analogues, 2011
Aliénation du travail dans la sphère de production chez Marx (Le capital, critique de l’économie politique, 1867), dans celle de la consommation chez Baudrillard (Pour une critique de l’économie politique du signe, 1972). D’où un retour dans le mode de production de John Cornu à une forme « artisanale ».
Autant qu’une œuvre, Sonatine est une atmosphère, une ambiance faite des vibrations irradiantes de flashs lumineux et d’une ritournelle de crépitements intermittents. Cette pièce sonore et visuelle crée une expérience inquiétante et captivante, presque hypnotique et traverse nos corps en y laissant des impressions durables.
Dans une relance continuelle de l’écoute et de la vision, le public, happé par la persistance rétienne des flashs et la rémanence des battements sonores qui se répercutent dans l’espace, fait l’expérience troublante de ces effets d’interférences et de circulations entre l’écoute et la vue. De cette synchronie énigmatique, on ne sait finalement si c’est le son qui est l’écho des flashs lumineux ou si c’est le flux des grésillements qui fait battre, dans un rythme aléatoire, la lumière des néons.
Tout en invitant le public à entendre par les yeux et à voir par les oreilles, Sonatine décline dans ses différentes versions des jeux d’ombre et de lumière à chaque fois singuliers. D’une exposition l’autre, cette installation, à géométrie variable, crée des expériences sensorielles à la spatialité et à la temporalité fluctuantes. En modifiant la perception de l’espace selon les lignes lumineuses que tracent les néons placés dans les angles à la verticale ou le long des arrêtes du mur et du plafond, elle transforme aussi celle du temps.
En contrepoint de ces effets polyphoniques à la clarté sépulcrale et au rythme lancinant,
son titre — repris à un film de Takeshi Kitano — distille la charge narrative d’un spectre d’images où les crépitements de feux d’artifice se mêlent aux rafales des mitraillettes de yakuzas.
Tout en contraste, Sonatine (Mélodie mortelle) est un étrange attracteur : elle pratique avec succès le principe d’économie du less is more, donnant à cet assemblage d’objets récupérés — tubes fluorescents, micros, amplis — sa pleine mesure, son efficience maximale.
L’œuvre est aussi placée sous les auspices de l’entropie qu’elle freine et prolonge tout à la fois par l’utilisation de ces matériaux recyclés et néanmoins voués à l’obsolescence. Sonatine donne ainsi l’alerte d’une extinction, d’une agonie qui se prolonge dans une convulsion ininterrompue tel le compte à rebours d’une mort annoncée…
Dans les temps de transition que nous traversons, Sonatine prend une autre résonance : sismographe des crises multiples que nous vivons, chambre d’échos d’un monde qui se détraque, cette installation figure ce moment paroxystique, ce point critique de suspension entre un monde qui n’en finit pas d’expirer et un autre qui s’annonce très incertain.
Laurence Corbel
in John Cornu, catalogue monographique, Edition cultureclub-studio – La Criée centre d’art contemporain – Les presses du réel, 2025.