Ronde
Structure : 75,5 x Ø 150 cm
Dimensions variables de l’installation
Vues de l’exposition Les Âmes grises, commissariat : Christian Alandete, Mains d’œuvres, Saint-Ouen, 2019
Photos : John Cornu & Origins Studio
J’ai toujours pensé que la meilleure méthode pour aborder une « chose » était de décrire l’ensemble des éléments qui la composent ; et qu’en piochant dans un fonds de connaissances communes il était possible d’appréhender les intentions qui ont motivés sa réalisation.
Une structure hexagonale en métal brut, élaborée en assemblant six châssis de chaises, flotte à hauteur d’œil. Elle est suspendue au plafond du lieu d’exposition en deux points, par une longue chaîne de levage rouillée formant un grand V. Une seconde chaîne, rouillée elle aussi, se connecte à la première par un crochet, un mousqueton et deux émerillons, puis rejoint lourdement le sol sur lequel elle dessine sur trois mètres quelques méandres.
La base métallique des chaises utilisées est aisément reconnaissable. Iconique, elle représente à elle seule l’alliance parfaite de l’industrie et du design. Créée par l’architecte- ingénieur Jean Prouvé en 1934, elle fût largement produite ensuite pour les collectivités. Elle symbolise les enjeux modernes d’un projet de société dont les Trente Glorieuses ont incontestablement été l’âge d’or. Ses qualités esthétiques se mariant avec la plupart des intérieurs lui valent plusieurs rééditions et copies récentes ; plus ou moins officielles et plus ou moins réussies. Les originales atteignant des prix astronomiques, je pense que nous pouvons écarter ici toute intention de l’artiste de questionner la valeur d’une œuvre par une intervention iconoclaste sur l’objet fétiche d’un marché florissant. Chez John Cornu, il s’agirait plutôt de questionner les fondements d’une société en utilisant comme élément conciliateur un de ses objets emblématiques, collectiviste et moderniste. Cette interrogation est d’ailleurs accentuée par le devenir possible d’un ouvrage dont la monstration évoque plutôt une étape de son élaboration dans un atelier de ferronnerie, qu’une phase d’un projet manufacturé sur une chaîne de production.
Le titre Ronde s’appliquerait quant à lui autant à la forme finale de l’œuvre, qu’à l’idée de communion de son supposé usage. Danser, tourner en rond pour unifier instantanément
les acteur·rice·s d’une chorégraphie, ou pour souder définitivement les symboles d’une société doutant d’avoir atteint son point d’équilibre optimal. On remarquera que le cercle formé par l’assemblage des assises placerait les acteur·rice·s du rituel dos-à-dos. Cette disposition rappellerait alors plutôt les éliminatoires du jeu des chaises musicales, où tout commence en groupe et en musique dans une franche rigolade, et se termine par l’affrontement de deux finalistes pour qui tous les coups sont permis, le but ultime étant bien sûr de conserver le privilège de s’assoir.
Sur bien des aspects, cette œuvre véhicule une certaine violence, la structure panoptique pouvant évoquer l’idée d’un piège bricolé. On pense aux Booby Traps élaborés par les Vietcongs pendant la guerre du Vietnam dont quelques exemples sont toujours visibles à Củ Chi. Notons d’ailleurs l’étymologie du mot « bricolage ». Ce dernier dérive du terme briccola apparu vers 1360, qui devint brigole puis bricole pour désigner une pièce d’artillerie médiévale apparentée à la catapulte. À la Renaissance alors que l’obsolescence de cet engin de combat se fait sentir, le mot prend alors le sens de « moyen détourné, habile », et ainsi apparaît le verbe « bricoler ».
Mais revenons à la chaise. Cette dernière demeure probablement l’objet anthropométrique évoquant le mieux le corps absent. Les châssis ici vidés, qui auraient comme supporté une anatomie vulnérable, nous engagent dès lors vers le scénario d’une sorte de bondage new age pour fétichiste de la mécanique. L’esthétique de l’ensemble se fonderait en
effet sans problème dans le décor d’un monde dystopique à la Mad Max.
Pour finir sur une note peut-être plus positive, l’hexagone constitué par les six chaises pourrait aussi se révéler être la base d’une construction géodésique plus ambitieuse, sorte de mariage arrangé entre Jean Prouvé et Richard Buckminster Fuller. Une façon de rendre hommage à deux des plus belles ambitions d’après-guerre. Un standard dans un autre… pour ériger un monument à la modernité.
Une chose en tout cas semble sûre : qu’il s’agisse d’un recyclage machiavélique pour affronter la fin chaotique d’une civilisation, ou de l’application d’une forme éprouvée dont la répétition du motif résisterait à toutes épreuves, nous faisons face à Ronde avec cette certitude : la Maison des jours meilleurs1
n’aura pas lieu.
Mathieu Mercier
in John Cornu, catalogue monographique, Edition cultureclub-studio – La Criée centre d’art contemporain – Les presses du réel, 2025.
- Maison témoin érigée par Jean Prouvé pour répondre à la situation d’urgence du logement social, dans le cadre du Salon des Arts Ménagers en 1956 sur le Quai Alexandre III à Paris. ↩