Mat
205 x 82 x 25 cm
Vues de l’exposition Les Âmes grises, commissariat : Christian Alandete, Mains d’œuvres, Saint-Ouen, 2019
Photos : John Cornu & Origins Studio: John Cornu & Origins Studio
Tant qu’il y aura des prisons Y’aura des bastons
Bérurier noir, Baston,1984
Elle fait du bruit.
Elle est posée là. Monumentale. À même le mur, le sol. Métallique, massive et retapée. Re-parée. Rivetée-ressoudée-martelée-ponçée. Elle a vécu cette porte presqu’immédiate qui claque toute sa charge lourde dans l’esprit du·de la spectateur·rice qu’elle vient séduire dans son champ—écart amorcé—alors qu’elle entretient une relation intime avec la paroi qui lui assure une stabilité précaire, temporaire. L’air passe derrière, la sensation part en faire le tour, elle prend son souffle, la pensée l’anime. Elle vient de loin. D’un cachot, d’une prison. Tous les cachots du monde, de toutes les époques. Elle chante une mélodie mâte, une mélopée, pleine de strates et de superpositions. Pas libérée, elle fait encore le deuil, ou l’inverse. Plus qu’industrielle, naissante, elle est en chantier, vivante.
Comme un bateau en cale sèche : pas loin de pouvoir repartir, c’est ce qu’il balance comme expression, ou non. Qu’est-ce qu’elle fait ? Elle bricole, se bricole, nous bricole.
Elle apparaît comme un organisme autonome, suffisant, comme fermé sur lui-même, sur sa totalité systémique, car il n’y manque rien, affleurant volontairement — volontiers — la tautologie. Comme une peinture à programme, avec son iconographie circulaire qui nous livre récit en une image, dans l’équilibre de laquelle on chercherait alors le détail, le caprice, la fantaisie. Elle épargne, archétype, économe, elle semble conserver tous ses poids qu’elle nous livre d’un coup d’un seul. Et pourtant, phenomenon, elle libère des tonnes de grammes, des bruits, des tonnes d’idées, et se libère s’ouvrant — nous ouvrant — à toutes les spéculations : elle porte, véhicule, pleine de signes, pleine de sens, qui viennent nous bousculer entre autres à l’endroit de notre bien connue triade (réel, symbolique, imaginaire)
en perpétuels pourparlers, négociations. Sans compter tout ce qui glisse, échappe. C’est ce que l’artiste souhaite, lui qui utilise l’Histoire de l’art comme matériau. Travail dans le lit de la rivière, mises en évidence, liens tissés, ici un barrage, là une pierre éveille la connexion avec l’ensemble. On active, on réactive, on rejoue, on renoue, on crée. Mais on n’enferme pas
les artistes dans des rôles, des fonctions, une téléologie. On essaie.
Arrachée à sa fonction, dégondée, inoffensive, réformée, épaisse et poisseuse, l’intransparente demoiselle mise à nu, s’invite ainsi dans l’espace mental de ceux et celles qui la regardent, se met à faire vibrer les références. Posée contre la joue de Duchamp, elle mime l’attitude minimaliste d’un McCraken, l’attitude zen et puissante d’un Serra, elle mime le déplacement readymade arrangé-augmenté, elle suggère le geste d’un Andre, elle caresse du bout du doigt la période conceptuelle. Mais elle magnétise, si l’on sait que l’artiste aime Mallarmé, elle avoisine les coups de fouets symboliques d’un Gygi ou d’une Bonvicini, l’insolence acide et violente d’une pièce de Margolles, la provocation abrupte d’un Sierra, le travail d’intensification d’un Verjux…
Cette « portasse », qui semblerait presque sourde aux bruits du monde est un prétexte à la connaissance. Elle entraîne plusieurs plateaux, rouages, engrenages qui s’engrainent entre l’art et la vie, la vie et l’art. Elle respire, condense, transpire, elle porte ses stigmates et les coups, et les cliquetis, et les cris, et la folie, et la peur, et l’angoisse, et l’odeur de merde et de pisse et de sueur acide de stress, et la politique et les crimes, et les injustices et la cœrcition. Elle pue l’attente et la perte, le vomi. Elle sent l’espoir (la laisse de la soumission) et le désespoir. Elle nous dit les détenus, la violence de l’incarcération, de la machine carcérale, active le souvenir de la surpopulation et de la fabrique de la délinquance. Sans oublier la figure de Foucault. Tout en se reliant, comme une constellation, avec les œuvres qui en sont parentes. Elle draine, elle percole.
Sur la porte offerte l’œil tâtonne glissant sur les reliefs, en recherche, et achoppe sur un trou. Rond. Petit. L’œil tombe nez à nez avec l’œilleton. Trou, passage, vide, instrument du voir et de l’excitation chez Petrone, synthèse de la relation pas nette entre le·la spectateur·rice et l’œuvre dans Étant donnés: 1° la chute d’eau, 2° le gaz d’éclairage…, instrument du contrôle factuel et en même temps de la domination, instrument de la veillance, au-delà du bien et du mal, outil du maton : matons. Mais alors que l’on voudrait voir au-delà du cercle, John Cornu défie la méthode, transforme et performe, y plaçant un miroir convexe. C’est donc son propre œil que l’on voit. Disruption, disjonction (Moulène) : que voit-on ? Qui voit-on ? Autre proposition sur la relation à l’œuvre d’art, et l’artiste nous montre que non, la construction n’est pas finie, les pistes n’étaient pas fausses mais l’équation non aboutie.
Avec ce miroir convexe, qui évoque bien entendu l’insertion auctoriale, il remet en jeu le processus d’interprétation de la pièce. C’est moi que je vois, c’est quoi que je vois ? Clef de l’énigme, elle affine, fait émerger la question de la fabrique de la vision dans l’œuvre, mais aussi dans nos sociétés, et la façon dont les raconteur·se·s d’histoire aiguillent nos regards, qu’ils gobent, car on se fait gober le regard.
Par ce petit procédé, al chimique, il réussit à transformer le plomb en or, il « sublime », il déplace, il complexifie. De là, renouant avec l’artiste, on est renvoyé à notre œil (ce qu’il y a derrière), à soi-même (socratique, attention, ne défie pas les dieux, connais-toi toi-même), à son propre emprisonnement (you can’t run away from yourself), sa finitude, et on termine, c’est dur, sur un échec et mat : vanité. À moins que l’on cultive par un certain nombre de pratiques et de subterfuges, un questionnement du monde et de sa vie dans le monde. Car cet œil de cyclope nous invite à la ruse. La dimension critique de l’œuvre n’est peut-être pas uniquement là où nous pensions qu’elle était logée.
Combat ? Dénonciation ? Insurrection ? Élision ? Parabole ? Témoignage ? Réparation ? Dévoilement ? Mémoire ? Tout à la fois, mais mine de rien. L’artiste interroge, et participe à la grande entreprise, toujours recommencée, pour faire référence à un texte lu grâce à l’artiste, d’émancipation des esprits.
Manuel Fadat
in John Cornu, catalogue monographique, Edition cultureclub-studio – La Criée centre d’art contemporain – Les presses du réel, 2025.