O let me weep
Photos : John Cornu & CHROMA
65 x 34 x 34 cm ; 83,5 x 34 x 34 cm ; 102 x 34 x 34 cm
Vues de l’exposition XXX, avec Valentin Carron [Le losange le carré la bouteille, 2017] et Nicolas Chardon [Carrés maximum, NC1522 (A jaune B rouge C bleu), 2015], Galerie Gilla Lörcher, Berlin, 2019
Photos : CHROMA
He’s gone, his loss deplore;
And I shall never see him more.
Henry Purcell, The Fairy Queen, 1692
Soit : trois chandeliers en acier portant chacun quatre bougies, posés au sol et installés dans l’espace selon une progression ascendante (65 cm, 83,5 cm, 102 cm). La forme de l’objet- support, le chandelier-bougeoir, est une manière de clin d’œil à la pensée moderniste. John Cornu l’a pensé « dans une veine néo-géo », évoquant tout à la fois aussi bien les croix teutonnes, la croix de fer, le jeu du casse-tête, que le Plan Voisin de Le Corbusier. Les avant-gardes du XXe siècle ne sont en effet pas aussi « pures » et « innocentes » qu’elles voudraient le faire accroire. J.C. joue ici avec le formalisme des avant-gardes en insistant sur les implicites connexions de ces dernières avec les pensées militaristes et autoritaires. Thibaut de Ruyter, de son côté, voit dans ces candélabres une esthétique pouvant appartenir au sadomasochisme. Par quelque côté qu’on envisage cette œuvre, la réputée pureté du formalisme se trouve ici entamée dans ses fondements idéologiques.
Cet ensemble de sculptures ne fonctionne que lorsque les bougies sont allumées, lorsque la cire coule le long des tiges du candélabre et, se répandant sur le sol, forme une manière de sédimentation. John Cornu évoque la dimension lacrymale et donc, par effet de capillarité, foncièrement romantique de cette pièce. Son titre, O let me weep [Laisse-moi pleurer], renvoie explicitement à la complainte de l’acte 5 de l’opéra The Fairy Queen d’Henry Purcell. Mais l’on pense bien sûr aussi aux Souffrances du jeune Werther [Die Leiden des jungen Werthers] de Goethe, à l’Éloge des larmes [Lob der Tränen] de Schubert (à partir d’un poème de Schlegel) et, bien sûr à la lecture qui été faite de ces œuvres par Roland Barthes dans ses Fragments d’un discours amoureux. « Les larmes sont des signes non des expressions. Par mes larmes je raconte une histoire, je produis un mythe de la douleur […] : en pleurant, je me donne un interlocuteur emphatique qui recueille le plus « vrai » des messages, celui de mon corps, non celui de ma langue. « Les paroles, que sont-elles. Une larme en dira plus. » [Schubert] »
O let me weep navigue ainsi pernicieusement entre minimalisme et romantisme. Ces coulées de cire n’ont rien de religieux, en dépit des apparences. Les coulures exacerbent plutôt un principe de dégradation entropique. Comme si ces candélabres devenaient le creuset d’une liquéfaction des catégories sculpturales traditionnelles : mou/dur, liquide/solide. Comme le précise John Cornu, en s’activant, ces pièces « courent à leur ruine ». Dès lors, ces épanchements nous renvoient inévitablement à l’équivalence formulée par Marcel Duchamp : Ruiner/Uriner.
Bernard Marcadé
in John Cornu, catalogue monographique, Edition cultureclub-studio – La Criée centre d’art contemporain – Les presses du réel, 2025.