John
Cornu

MÀJ . 28.01.2026

Tomber sept fois

2020
Installation in situ, Pierres présentes dans le site et gabions 180 x 60 x 30 cm chaque
Vues de l’exposition Tomber sept fois, Prieuré de Pont-Loup, Moret-sur-Loing, 2020
John Cornu - Tomber sept fois
TOMBER SEPT FOIS, 2020
Installation in situ, Pierres présentes dans le site et gabions
180 x 60 x 30 cm chaque

Vues de l’exposition Tomber sept fois, Prieuré de Pont-Loup, Moret-sur-Loing, 2020
Photos : John Cornu & Gabriel Omnès

Directement indexée sur son contexte de mise en vue, Tomber sept fois propose une série de quatorze « bancs » dans la nef du Prieuré de Pont-Loup. Ces « bancs » ont été réalisés à partir de pierres trouvées dans le lieu, agencées dans des gabions. Aux dimensions de l’artiste, ces derniers apparaissent, autant, comme de nouvelles pièces de mobilier liturgique formant quatorze stations praticables, que tels des gisants de pierres abstraits, des sculptures sans effigies endormies sous la voûte. Brutaliste et dépouillée, Tomber sept fois s’inscrit à la suite de plusieurs autres productions de l’artiste qui mettent en jeu un ensemble de forces paradoxales. Combinant contexte historique et architectural, art et design, cette intervention métisse des formes et des codes propres à l’art des années 1960-1970 avec différentes bribes de narration et feuilletés de lectures. Elle allie différences et répétitions, prédisposition à la ruine et à la mélancolie, mais aussi une poétique des cycles et la possibilité d’un recommencement ou d’un redressement. À l’instar des jardins secs et énigmatiques caractéristiques des monastères que l’on peut visiter au pays du Soleil-Levant, l’intervention trace les reliefs d’un paysage minéral et silencieux. En lumière naturelle, l’ensemble fait place au temps, tout en proposant un tressage de culture. Le gravier, qui recouvrait jusque-là le sol, se voit rabattu et ratissé pour ménager différentes voies. Le titre Tomber sept fois est emprunté au proverbe japonais « Sept fois à terre, huit fois debout », qui avance l’idée selon laquelle il est toujours possible de se redresser, à la manière des figures de culbuto qui se relèvent spontanément d’elles-mêmes sans intervention ni contrôle extérieur…

Violette Labihé, 2020.

Pour le public qui, à l’été 2020, au cɶur du Prieuré de Pont-Loup (Moret-sur-Loing), entre dans l’exposition de John Cornu, intitulée, d’après un segment de proverbe japonais, Tomber sept fois, l’expérience est toute minérale. Dans cette architecture de pierres du XIIe siècle, le sol recouvert de graviers, où l’artiste a tracé des lignes au râteau, propose une sorte de jardin zen. Au public qui foule les parallèles japonisantes, Cornu offre la possibilité de faire une pause. Quatorze bancs sont en effet installés dans l’axe de la nef, permettant une expérience qui, outre le repos, consiste en l’observation du lieu alentour. Elle sera rapidement interrompue par l’inconfort des assises, qui prennent la forme de gabions — cages métalliques constituées de fil d’acier tressé remplies de pierres — dont la parfaite géométrie parallélépipédique, témoignant de l’inclination minimaliste de Cornu, contraste avec les facettes irrégulières des roches captives. Ces dernières, provenant d’une carrière de la région, ont été ramassées par l’artiste sur le site. Initialement destinées à la restauration du lieu, elles n’ont pas été utilisées. En héritier avoué des stratégies topophiles de Michael Asher et de Daniel Buren, Cornu trouve dans l’espace même de l’exposition les déterminants de la réalisation à venir. Les pierres de Tomber sept fois n’auront donc pas servi au renfort d’une structure architecturale mais au support sculptural du poids des visiteur·se·s.

Si le chantier est le lieu de la construction, il peut être aussi celui de la ruine : des pierres abandonnées, ruine de ce qui devait réparer la ruine. Plusieurs ɶuvres précédentes de Cornu sont hantées par le souvenir de l’entropie smithsonienne (Macula, en cours depuis
2008 ; La Mort dans l’âme, en cours depuis 2009 ; Melencolia, 2011). En remplissant des contenants de fragments calcaires à la géométrie cristalline, l’artiste se souvient de Non-Sites de Robert Smithson. Quand il érige en stèles fonctionnelles ces rebuts du chantier, il semble opérer un double mouvement de célébration et de négation de la ruine, au
gré d’une conversion à la fois sculpturale et fonctionnelle. Et quand on sait que des moines ont été enterrés sous le sol du prieuré, les sculptures-sièges de Cornu deviennent presque des catafalques à l’envers.

Après avoir ruiné par leurs pas les impeccables lignes de cailloux, les visiteur·se·s s’assoient, sans le savoir, sur des ruines : les pierres sans fonction, désaffectées, du prieuré, qui, pour peu que le regard se pose sur elles, avant que le corps les utilise comme siège, auront révélé une partie de leur potentiel formel. Les quatorze Furniture Non-Sites proposent un nouveau colloque de la forme et de la fonction : pour ne pas tomber autant de fois.

Marjolaine Lévy
in John Cornu, catalogue monographique, Edition cultureclub-studio – La Criée centre d’art contemporain – Les presses du réel, 2025.