John
Cornu

MÀJ . 28.01.2026

La Gueule Ouverte (mur)

2017
Techniques mixtes sur panneaux de bois

Bois brulé, intervention in situ, Nozay, 2017
LA GUEULE OUVERTE (Décalogue), 2017
Techniques mixtes sur panneaux de bois
120 x 98 x 4 cm chaque

Production : le Bel Ordinaire
LA GUEULE OUVERTE (Mur), 2017
Techniques mixtes sur panneaux de bois
145 x 114 x 4 cm chaque

Vues de l’exposition I’m a Passenger, Galerie Gilla Lörcher, Berlin, 2017
Photos : John Cornu
LA GUEULE OUVERTE (Mur), 2017
Intervention in situ, Nozay, 2017
Bois brulé

Photos : John Cornu

L’œil conditionné a-t-il vu les lignes, les intersections, l’horizon de panneaux noirs et leurs surfaces dépolies d’où naissent les formes avant d’interpréter, et de soumettre à sa propre détermination de sens, la répétition de signes alignés face à lui?
Ici : une lettre. Un «X» capital comme surgit de l’épaisseur même du bois ; croisement parfait, aux lignes légèrement troubles, des diagonales structurant chacun des cadres identiques. Peu de lettres seules sont autant «chargées» que cette croix dite de saint André, ou décussée. L’erreur, la pornographie, l’inconnu adhèrent toujours à cette forme singulière, ce croisement polysémique que l’habitude traduit généralement par l’interdit, l’empêchement ou encore la multiplication. Retrouver l’équilibre stable, la symétrie centrale, la force de soutènement inhérente à chaque signe déjà investi par l’assaut des consciences demande à l’attention de le débarrasser d’une somme considérable de résonnances sémantiques. Mais alors que cette entreprise s’enclenche, un ultime bouleversement interprétatif se précipite sur la série : portant pour titre La Gueule ouverte (Décalogue), elle transmet à l’alignement strict de « X » noirs un expressionisme que l’on aurait vraisemblablement eu tort de faire déguerpir trop tôt… à moins qu’il ne s’agisse, là encore, d’une fausse piste ?
Il est désormais entendu que l’Histoire de l’art abstrait, loin des idéaux d’hermétisme référentiel, de refus représentatif et d’anti- symbolisme qui ont pu accompagner la sacralisation de son genre, s’est en de nombreuses occurrences constituée à partir d’un « quelque chose qui était exposé dans le monde, et au vu de tout le monde. »1 C’est là sa tendance paradoxalement narrative, alors que pris dans diverses opérations de cadrage, détourage et requalification d’objets usuels, le geste artistique est venu, sinon en transfigurer la banalité, en faire apparaître les mécanismes ignorés. Ce qui semble avoir longtemps été un angle mort critique et théorique se constitue désormais en expositions rétrospectives2 , introduisant l’idée qu’une contamination fertile, informée des contextes politiques et culturels de leurs époques, a pu contrarier l’idéologie de pureté des formes abstraites pour leur préférer des inspirations hybrides, à cheval entre différents régimes esthétiques.
Se déclinant entre peintures et sculptures, les « gueules ouvertes » de John Cornu trouvent justement leur place dans cette contre-Histoire de l’abstraction, qui plus est minimale. La référence anatomique de leur titre provient du procédé de construction qui en a inspiré
la réalisation, à savoir ces pièces de bois installées à l’oblique pour soutenir, par exemple, la tranchée d’une mine ou une ouverture conséquente dans un mur porteur, et que l’on nomme étrésillon. Une définition plus ancienne de ce mot précise qu’il s’agissait d’un « bâton servant à maintenir la gueule ouverte » ; par-delà l’efficacité de l’image, l’évocation du corps par cette « gueule ouverte », initialement associée à l’animal, prolonge son écho jusqu’à l’actualité d’un parler populaire où pourrait facilement s’entendre la souffrance, la lutte et le cri contestataire asséné aux classes dirigeantes.
Qualifier ces abstractions de narratives est ainsi une manière de les distinguer du silence et de cet empêchement romantique qui accompagne l’expérience d’un art qui n’inviterait qu’à des contemplations muettes. Derrière la surface de chaque gueule ouverte se révèle le modus operandi de l’œuvre, son édification secrète, ainsi que l’engagement direct du corps qui en met à jour la présence. John Cornu ne se livre pas ici à un exercice de transparence, dont il connaît sans doute toute la dangerosité ; c’est au contraire par frottement, grattage, pression portée sur les matériaux que de sous les surfaces, jaillit la réalité jusqu’alors invisible de ce qui les maintient.

Franck Balland
in John Cornu, catalogue monographique, Edition cultureclub-studio – La Criée centre d’art contemporain – Les presses du réel, 2025.

  1. Vincent Pécoil, La lettre volée, catalogue de l’exposition, Dijon, Les presses du réel, 2004.

  2. Voir à ce propos les expositions de Marianne Derrien et Sarah Ihler-Meyer Flatland/ abstractions narratives #1 et #2, présentées respectivement au MRAC de Sérignan en 2016 et au MUDAM à Luxembourg en 2017.