John
Cornu

MÀJ . 28.01.2026

Sans titre (Milkbank)

2014
Métal déployé et peinture laquée noire 
 60 x Ø 500 cm
John Cornu - Sans titre (Millbank)
MILLBANK, 2014
Métal déployé et peinture laquée noire 

60 x Ø 500 cm

Photos : John Cornu

Sans titre (Millbank) s’inscrit dans le prolongement d’un ensemble de productions de l’artiste qui s’appuient sur une reprise d’éléments architecturaux coercitifs. Elle nous invite à réfléchir sur la disposition des corps dans l’espace et les structures de pouvoir que cela suppose. Conjuguant architecture carcérale et élément de mobilier de collectivité, elle se compose de 6 éléments/bancs dont la forme reprend celle des bâtiments d’une ancienne prison - celle de Millbank à Londres (1816-1890), dont la structure panoptique résulte du modèle carcéral imaginé les frères Jeremy et Samuel Bentham au XVIIIe siècle.
Praticable par le public, cette installation propose une vision documentaire, tout en faisant référence aux formes issues de l’art minimal ou concret des années 1960-1970.

Emma-Charlotte Gobry-Laurencin

Avec Fleury-Mérogis (2012), Millbank est la deuxième œuvre de John Cornu à porter le nom d’une prison. La première est constituée de six structures géométriques en bois massif teinté. Millbank a été réalisée en métal déployé, peint en noir, pour habiller chacun des six éléments qui composent l’installation posée au sol. Soit six pièces hexagonales (auxquelles manquent toutefois un côté), d’une hauteur de 50 cm, schématisant dans leur configuration spatiale un pentagramme virtuel. Elle emprunte son pattern au plan du centre pénitentiaire

du même nom édifié à Londres au début du XIXe siècle, situé sur les rives de la Tamise, à l’emplacement actuel de la Tate Britain. Son dispositif reprend celui du principe panoptique conférant à la mécanique carcérale le pouvoir de tout voir, en un coup d’œil, sans jamais être vu et d’induire dissymétriquement le sentiment d’être constamment vu. Le motif de la fleur auquel on aurait pu songer en regardant le plan de Millbank laisse ici place à la ruche, à laquelle Jeremy Bentham assimilait son invention, avec ses cellules, semblables à des alvéoles, visibles d’un unique point placé en son centre. La prison est une forme, un moulin engrenant des rouages avec des corps, des regards sans retour, des gestes et des comportements exclusifs, des bouches aphones, des sexualités réprimées.

Le seul sujet de l’univers pénitentiaire charrie derrière lui une foule de pensées, de textes, d’images et d’objets historiques. Millbank ne les ignore pas, mais ne cherche pas pour autant à s’en réclamer sous les espèces de citations auxquelles elle aurait à coller plus ou moins pertinemment. De même, la série des dessins de In the Realm of the Carceral, produit par Robert Morris en 1978, a-t-elle pu être inspirée par les gravures des Carceri d’Invenzione de Piranèse et par le livre Surveiller et punir de Michel Foucault, tout en entrecroisant les thèmes de la fonction politique et de la fiction artistique. Non seulement Millbank dit crument que « nous avons honte de nos prisons », ainsi que le déclarait Foucault à la sortie de son livre, mais elle signale qu’à l’ère de la société de la transparence, qu’appelait de ses vœux Bentham, l’ordre de la surveillance du panopticon a trouvé d’autres applications dans nos vies numériques et sur nos réseaux sociaux.

L’importance que cette œuvre accorde au vide est en ce sens significative pour saisir le lien entre sa fabrication et sa destination. Élevé au niveau d’une sculpture, le tracé du Millbank Penitentiary apparaît visible dans le treillis métallique des éléments de la machine visuelle sur lesquels les regardeur·se·s peuvent s’asseoir. Dessins dans l’espace, ces bancs de grillage invitent à prendre place comme on parle d’occuper une situation, un territoire, une usine par exemple, mais aussi d’occuper son temps. Ils opposent au design défensif interdisant l’usage du mobilier public un autre temps d’urbanité et d’attention au monde qui nous entoure.

Christophe Viart
in John Cornu, catalogue monographique, Edition cultureclub-studio – La Criée centre d’art contemporain – Les presses du réel, 2025.