Kiss
Dimensions variables
Vues de l’exposition 29 coups, commissariat : Manifestement peint vite, CIRCA, Montréal, 2014
Photos : John Cornu
Dimensions variables
Vues de l’exposition Les Âmes grises, commissariat : Christian Alandete, Mains d’œuvres, Saint-Ouen, 2019
Photos : John Cornu
Nommer le lit comme genou, sexe, sein, sexe masculin dressé, est scandaleux, car c’est précisément ce que ne fait pas le tableau. Il ne le dit pas, ne le montre même pas, au spectateur de le voir ou non.
—Daniel Arasse, Le Détail : pour une Histoire rapprochée de la peinture, 2014
Prisonniers de mâchoires métalliques, deux profilés d’acier ne trouvent leur point de jonction qu’au prix d’une contrainte sur leur ressort rectiligne. La géométrie euclidienne qui les voudrait parallèles à l’infini se barre d’un rapport de forces physiques : leur accouplement se fait sous pression.
En cours depuis 2014, montrée dans des contextes différents, selon des écartements et des dimensions variables, Kiss s’apparente à une sculpture-protocole obéissant certes aux lexiques de matériaux et de couleurs habituels de l’artiste, surtout obérant la libre staticité des deux lames : quelle que soit la distance entre les étaux de serrage mordant leurs extrémités, l’assemblage doit trouver la position d’équilibre où les fers plient sans rompre dans le corps à corps figé qui les unit.
Le temps est une variable retrouvée avec constance dans le travail de John Cornu : il agit encore ici pour interrompre, au moment et à l’endroit de l’exposition, le retour à l’éloignement, au statu quo, à la rigidité.
Est-il obscène, le geste de l’artiste qui comprime la lancée naturelle de la matière ? Pas davantage que la dissimulation des moteurs activant les mille brindilles des Entités érectiles de Pol Bury : déjouer les élans, assembler les contraires, interrompre les entropies, font sans doute partie des basses besognes qui incombent aux créateur·rice·s.
Il y a eu un mouvement, désormais contenu. Une course arrêtée : la fugue amoureuse d’Apollon qui talonne Daphné, le désir violent qui verrouille la chambre défaite, l’étreinte du marbre qui saisit les amants que le destin séparait.
Kiss propose une image, un tableau, un instantané : prise sur le vif, la scène est épinglée au mur, capturée dans son impudeur — à la fois exhibition du mécanisme qui autorise l’union des lames, ou plutôt les y assujettit, et suggestion métaphorique de la jonction lascive de deux corps.
C’est là que réside un premier scandale : en rendant visible le dispositif qui tend et contient la pulsion, en faisant arrêt sur l’image de cette double érection, Kiss montre la poussée qui range les ressorts sous la toile d’un matelas, tout en n’en faisant qu’une mécanique du métal. Si Kiss s’envisage comme la figuration d’un baiser qui ne dit pas son nom, l’œuvre dispose un contenu latent sous son appareillage d’objets : à l’œil attentif, l’image apparaît, jusqu’à en devenir le sujet même, inévitable, inépuisable, incontournable.
C’est qu’un autre objet de désir se tapit encore dans Kiss : une union inconvenue entre sculpture et peinture, entre ce dont on peut faire le tour et ce qui fait écran à l’examen, dont l’exposition ne réduit pas l’opacité, entre la soumission à l’aplatissement et le mystère de la transgression du volume, dont le devenir-image est ici démasqué.
Jean-Christophe Arcos
in John Cornu, catalogue monographique, Edition cultureclub-studio – La Criée centre d’art contemporain – Les presses du réel, 2025.