Choses tues
Dimensions variables
Vues de l’exposition Les Âmes grises, commissariat : Christian Alandete, Mains d’œuvres, Saint-Ouen, 2019
Photos : John Cornu & Origins Studio
Dimensions variables
Vues de l’exposition Peter Downsbrough/John Cornu, ATTIC, Bruxelles, 2018
Photos : John Cornu
Dimensions variables
Photos : John Cornu
Dimensions variables
Vues de l’exposition Hier und da, Galerie Gilla Lörcher, Berlin, 2014
Photos : John Cornu
Cordia Schlegelmilch
Ce projet nécessite dans un premier temps de chiner, sur des vides greniers ou des sites spécialisés de vente aux enchères et de troc, un ensemble conséquent de petites sculptures populaires en bronze (figurines animalières, trophées de pétanque, de chasse ou d’athlétisme) qui ont pour particularité d’être fichées sur des socles en marbre.
« Choses tues » repose ensuite sur une inversion : sculpture vs socle. Il s’agit en effet de désolidariser les marbres de leur bronze, et de les classer par couleur et type. Les différents marbres sont alors assemblés de manière orthonormée pour produire des sculptures dans l’esprit des constructions des architectes du Bauhaus, Walter Gropius, Mies van der Rohe ou encore Gerrit Rietveld du groupe de Stijl.
Les bronzes, quant à eux, sont fondus pour réaliser des embases carrées, qui permettront de présenter les sculptures obtenues.
Bien que les pièces issues de cette série procèdent toujours d’un même protocole, elles sont à chaque fois différentes tant par leur forme que par leur couleur. Le procédé s’inscrit ici aussi bien dans la différence que dans la répétition.
Ce projet est donc relativement iconoclaste dans le sens où toutes les sculptures en bronze, qui étaient à l’origine figuratives, constituent in fine des socles de mise en vue soient des objets certes ambigus sur le plan de la sculpture mais non figuratifs. Il y a ici comme une mort de l’image, une mort de la représentation. Toutefois même si « Choses tues » procède d’un effacement, d’une déconstruction, il est aussi question d’une reconstruction, et ce au travers d’une cohabitation singulière entre une culture populaire et une culture plus moderniste.
Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx, Aboli bibelot d’inanité sonore […] —Stéphane Mallarmé, « Sonnet en X », Poésie, 1899
Choses tues est une série ouverte de sculptures, résultant d’un protocole de collecte et de transformation d’un même type d’objets, à savoir des sujets en bronze, coupes ou trophées de compétitions sportives, objets décoratifs populaires que l’on trouve dans les vide-greniers. Classés par couleur, les socles en marbre sont réassemblés par groupes pour créer des compositions géométriques en volume, tandis que les bronzes sont fondus pour en devenir les socles. Chaque pièce obtenue est unique par sa forme et ses couleurs et induit une forme de logique entre différence et répétition. Ce jeu d’inversions de l’objet figuratif en composition géométrique, du socle en figure, opère un renversement symbolique, une transposition de la matière sur un plan spéculatif ; procédé qui fait référence à la pensée alchimique autant qu’à l’art conceptuel. Le socle devenu partie intégrante de l’œuvre rejoue le geste de Constantin Brancusi qui abolit la frontière entre socle et sculpture, tandis que la composition formelle en plusieurs blocs de marbre assemblés évoque l’esthétique de la sculpture constructiviste ou encore de l’architecture du Bauhaus. En reproduisant le passage de la figuration à l’abstraction qui a posé le paradigme artistique du modernisme, ce protocole incarne la transformation à l’œuvre dans les processus d’appropriation.
Objets de récompense et d’apparat, ces trophées ont en effet pour fonction première d’incarner une réussite individuelle ou collective, une valeur sociale et affective. Extraits de leur contexte et dégagés de leur usage premier, ces derniers sont commués en pièces muséales.
Et passant du champ de l’art populaire — low culture — à celui de l’art contemporain ou savant — high culture —, ils se parent alors d’une valeur nouvelle, ajoutée à la valeur d’usage des objets-trophées ici démantelés. Le protocole imaginé par John Cornu instaure un lien entre le concept de réification avancé par l’école de Francfort et les notions de fétichisme, d’unicité et de valeur cultuelle.
La « chose », objet sensible, est ici ce qui se constitue. Ainsi de la « chose due » à la « chose tue », de devoir à taire, une ouverture du sens s’opère par la condensation de la forme et la dispersion du langage. Ce qui s’observe dans ces sculptures est ce passage des objets aux choses. Les objets transmutés, devenus muets, s’enrichissent d’un autre langage, celui de leur singularité. De même que l’œuvre Les Mains sales, des étais métalliques portant les traces des gestes déployés pour les installer, les pièces en marbre de Choses tues conservent les traces des trous de fixation des bronzes. L’artiste s’applique en effet à souligner en creux les propriétés fonctionnelles des objets, leur ergonomie, leur résistance. La « chose » semble ici faire parler l’objet, le désigner comme résidu d’une somme d’actions. John Cornu attire notre attention sur la pratique manuelle de l’artiste-collectionneur, celle qui consiste à patiemment chiner, démonter, poncer, assembler, fondre, recomposer… soit à défaire et refaire la forme dans une sorte de plaisir secret et quasi fétichiste. Le fétichisme à l’œuvre ici peut se comprendre entre autres comme plaisir conscient à recomposer les idées autant que les objets—à l’instar de Paul Valéry qui dans Choses tues s’imagine tout à la fois artiste, commentateur et spectateur du discours sur l’art.
Dans ce recueil d’aphorismes, l’auteur définit la création telle l’accumulation d’une
« quantité de désirs, d’intentions et de conditions »1 au moyen de la matière. L’art donc comme forme trouble faite d’accumulations de systèmes de pensée, d’actes et d’événements, qui loin de clarifier une œuvre lui confère une épaisseur, une profondeur, un caractère éminemment désirable.
Jouant avec la notion d’œuvre palimpseste, John Cornu s’amuse en somme à ajouter des couches de sens… mais les objets ou Abolis bibelots — pour reprendre l’expression de Stéphane Mallarmé — n’échapperont pas à leur destin. Car bien que ré-incarnés en choses, ces derniers deviennent rien de moins que de nouveaux bibelots voués à être posés « sur les crédences, au salon vide »…
Axelle Blanc
in John Cornu, catalogue monographique, Edition cultureclub-studio – La Criée centre d’art contemporain – Les presses du réel, 2025.