Blank
Dans les « Blank », initiés en 2007 et qu’il continue à pratiquer occasionnellement, l’artiste croise les stratégies des graffeurs, inscrivant des messages parfois politiques sur les murs des villes, avec celle des autorités qui en éliminent les traces. Par une sorte de vandalisme inversé, en effaçant les traces du temps et de la pollution sur des fragments d’architecture, se dévoile alors un élément spécifique d’architecture ou ces formes géométriques qui constituent le vocabulaire de référence de la modernité. Cette coprésence de deux temporalités rappelle celle de l’écriture de l’histoire, nécessairement postérieure à l’événement, comme construction contemporaine d’une image du passé.
Christian Alandete, Extrait du texte « Toute ressemblance avec des faits réels n’est que pure coïncidence », in « John Cornu », Catalogue monographique, Editions Analogues, 2011
Actions in situ, Amsterdam, Barcelone, Berlin, Bruxelles, Londres, Nagasaki, Naha, New York/Brooklyn, Paris, Pont-Aven, Pont-d’Ouilly, Québec (avec l'aimable autorisation du Lieu–centre en art actuel), Riyadh, Tokyo, Venise
Fragments d'architectures nettoyées
Dimensions variables
Documents photographiques noir et blanc
Photo : John Cornu
Blank (Actions), 2009-
Actions in situ, Barcelone, Berlin, Bruxelles, Londres, Naha, New York/Brooklyn, Paris, Pont-Aven, Québec (avec l'aimable autorisation du Lieu–centre en art actuel), Riyadh, Tokyo, Venise
Fragments d'architectures nettoyées
Dimensions variables
Documents photographiques noir et blanc
Photo : John Cornu
Si la peur de la page blanche poursuit l’écrivain·e, la quête constante d’une respiration, d’un temps suspendu ou la soustraction sont quelques-unes des clés de voûte du travail de John Cornu. La série des Blank regroupe une suite d’œuvres in situ réalisées depuis 2006 dans des contextes urbains et architecturaux à forte charge mémorielle (Paris, Berlin, Londres, Barcelone, Riyadh, New York, Tokyo…), dans laquelle l’image et sa disparition y font événement.
Retrait, réserve, sédimentation des informations sont autant d’éléments mis en œuvre par les Blank. Une part d’opacité qui s’insémine, une poétique déconstructionniste ou polygraphie au sens d’une œuvre qui vise à atteindre non pas la linéarité, mais une forme plastique de désordre de l’œuvre, où la mémoire serait coupée de toute historicité, puis réinventée. Une mise en œuvre de ce «jeu insensé d’écrire»1 dans lequel le déroulement narratif se construit par le·la visiteur·se lui·elle-même et l’image mentale que créent la sensation, le souvenir, la recomposition.
Ces simulacres de vestiges viennent irriguer une pratique lisible sur le mode de l’intertextualité ou navigation d’une intervention à une autre. Les Blank construisent un ensemble formel dont le principe de discontinuité n’est pas sans rappeler le model de séquençage cinématographique. L’art du montage chez Godard, d’après Deleuze, se construit sur le «et», sur l’entre deux. Mettant en œuvre différents systèmes topographiques (répétition, effacement parcellaire, rupture des lignes) John Cornu fait du fragment un appareil constitutif de la durée dans l’œuvre. L’artiste se détache d’une perfection des lignes qu’il pulvérise au profit d’une poétique de la déliaison. Cette excavation de l’image qui vient d’une part apposer un carré blanc sur le fond, hommage au suprématisme, offre d’autre part une respiration face à la surconsommation d’images et leur chevauchement, à l’ère du virage numérique et de l’infobésité.
Une œuvre peut-elle mener sa propre existence de manière autonome, laissant derrière elle son auteur, qui s’en dessaisit ? La série répond à un protocole précis d’activation et de contenu. Ce dessaisissement dépeint par Blanchot trouve ici un écho plastique. Basée sur un principe d’économie radicale, la pratique performative des Blank répond à une stratégie d’effacement. À l’encontre du graffiti qui fonctionne par l’ajout, les actions Blank procèdent d’un travail de soustraction, « une recherche du moins à l’heure du toujours plus». Anormalement blanches, les portions architecturales travaillées par John Cornu révèlent ce qu’il nomme la « sédimentation de nos excès », avant qu’elles ne soient recouvertes, encore et encore. Métaphore de la vacuité du discours, les Blank mettent en œuvre, littéralement, une iconographie de la résistance. Elles illustrent à leur manière les mots d’Hal Foster qui affirme que « l’apothéose du sujet réside dans sa disparition ». Négociant avec l’absence, la pratique de John Cornu met en scène un monde où chaos et poésie peuvent enfin pactiser.
Où est l’art, aujourd’hui ? Peut-être là où on ne le voit pas. « Se donner du mal pour les petites choses, c’est parvenir aux grandes avec le temps » disait Beckett. Peut-être pourrions- nous nous recentrer sur les territoires vierges, s’aventurer ailleurs, dans la réserve ou le retrait plutôt que la parade ? Nous y trouverions l’immensité d’une page blanche, un Blank où tout est à écrire.
Agnès Violeau
in John Cornu, catalogue monographique, Edition cultureclub-studio – La Criée centre d’art contemporain – Les presses du réel, 2025.
- Cf. Maurice Blanchot, L’attente l’oubli, Paris, Gallimard, Collection « L’imaginaire », 1962, rééd. 2005. ↩