Bernadette Genée
et Alain Le Borgne

MÀJ . 20.02.2026

La trame de nos drames. Comment faire l’anatomie du numérique ?

Alban Leveau-Vallier, 2025

Lorsque j’ai vu les premières photographies de datacenters, j’ai d’abord été frappé par leurs qualités esthétiques, inattendues venant d’objets industriels. Lorsqu’il se pose devant un ensemble de tuyaux, de câbles et de machines, le regard d’Alain Le Borgne et Bernadette Genée donne à voir les lignes, les couleurs, les structures, les rapprochements et les mélanges, les relations, les enchevêtrements et superpositions. Puis, une question s’est imposée : où sont les histoires qui traversent ces tuyaux et ces câbles ? Où sont les spams, les courriers d’avocats, les visioconférences, les listes de clients, les commentaires haineux, les contrats dématérialisés, les selfies et photos de vacances, les conversations sur les applications de rencontre, les newsletters et les démarchages commerciaux, les échanges houleux avec l’administration, les comptes d’entreprises et les dossiers d’audit, les appels d’offres, les attaques informatiques, les affaires d’espionnage ou d’ingérence, les communiqués de presse et les fake news, les annonces de naissance, de mariage, de décès… Toute cette vie en ligne qui prolonge, accélère, intensifie et transforme des pratiques que nous avions déjà hors ligne, et y ajoute de nouvelles pratiques, dont l’existence dépend de l’infrastructure du numérique : discussions de forums, jeux vidéo multijoueurs, réalité virtuelle, spéculations sur les cryptomonnaies, conversations avec des intelligences artificielles, cyberharcèlement et cyberattaques
C’est devenu un poncif, en particulier dans les milieux académiques, que de rappeler la matérialité du numérique. Les discours sur l’informatique en nuage (cloud), le virtuel, ou encore la dématérialisation ont laissé croire à nombre d’utilisateurs que tout cela se tient dans une sorte d’éther, dans des sphères immatérielles, sans doute cousines de celles que l’on suppose à l’esprit – au point que l’on s’étonne, voire se scandalise, lorsque cela ne marche pas. C’est la vertu des pannes : donner à voir tout ce qu’il est nécessaire de mobiliser, d’organiser, de préserver, pour qu’un outil puisse être utilisé avec une telle fluidité (frictionless disent les designers) que les usagers en oublient ce que cela nécessite. Face à ce déni, les universitaires, journalistes et activistes ont eu à cœur de rappeler ce que le numérique implique d’extraction de matériaux, de consommation d’eau et d’énergie, ou encore de travail humain : travailleurs du clic qui labellisent les données ou font la modération des plateformes, développeurs et informaticiens, techniciens de maintenance… Nos mails traversent l’Atlantique beaucoup plus vite que les nuages, en passant sous l’océan et non dans le ciel, ce qui requiert des matériaux, du savoir-faire, du travail, de l’énergie…
La miniaturisation et les gains d’efficacité pourraient nous faire croire que cette matérialité du numérique tend à diminuer – il faut de moins en moins d’énergie, de matériel, et d’espace, pour stocker et faire circuler un nombre donné de contenus (messages, documents, vidéos, photos…). Mais cela permet une telle démultiplication des usages que l’ampleur des infrastructures du numérique ne cesse d’augmenter. C’est un effet rebond1  : ce qui devrait diminuer la place du numérique a pour effet de l’étendre, et son empreinte ne fait que croître – la dématérialisation exige toujours plus de matière.
Il s’agit d’éviter un nouveau déni, qui s’inscrirait dans l’histoire déjà longue des différentes invisibilisations du travail pénible (besogne des femmes, labeur des paysans, et plus généralement de ce qui œuvre au renouvellement des conditions matérielles de notre existence). On ne veut pas voir la sueur et les larmes qu’implique notre confort. Augustin Berque souligne le désarroi des citadins à la campagne, qui s’étonnent de la voir parsemée de hangars et de silos, de camions et de tracteurs, ce qui la fait ressembler à une usine et non au paysage de nature qu’ils auraient aimé trouver en sortant de la ville – comme si la nourriture qu’ils mangeaient ne nécessitait aucun travail pénible et salissant, aucune consommation énergétique, aucune pollution. De la même manière, les textes et images dont nous nous gavons requièrent une formidable machinerie, une articulation internationale de câbles et d’ondes dont les datacenters sont les centres névralgiques.
L’invisibilisation du travail et des infrastructures y a ses propres justifications. Si on les voit si peu, c’est pour des raisons de sécurité (couper les télécommunications est le moyen le plus sûr de mettre une organisation au tapis), de miniaturisation (quelle est la taille d’une donnée ou d’un calcul quand un centimètre cube de matière peut stocker cent millions de pages ?) ou encore de complexité – on peut suivre la trajectoire d’une tomate, c’est une autre affaire que de suivre celle d’un mail lorsqu’il a été transformé en signal lumineux et propulsé, avec des milliers d’autres messages, dans des enchevêtrements de câbles fins comme des cheveux. Enfin, cela tient aussi à la promesse de facilité, à ce solutionnisme2 caractéristique du marketing des produits digitaux. On a du mal à croire que le numérique puisse s’accompagner de problèmes concrets, puisqu’il est censé offrir toutes les solutions. La virtualité du numérique ne réside que dans le fait qu’il multiplie les possibilités – il est bien réel, on peut en montrer le corps, en faire des cartes et des coupes anatomiques, les mettre sous nos yeux comme dans ce livre, même si c’est pour constater qu’il est difficile d’en saisir les tenants et aboutissants.
Que montrer, si l’on veut prendre le contre-pied de cette étrange pudeur ? Que faut-il regarder pour voir un datacenter ? Que faut-il regarder pour mesurer la place essentielle qu’il occupe dans les enjeux de notre époque, pour comprendre comment il s’articule avec les infrastructures qui organisent nos existences modernes, et leur accélération constante ? Des colonnes de chiffres qui donneraient la mesure des données qu’ils stockent ou qui les traversent, de l’énergie et de l’eau consommée ? Des cartes de câblages, des rapports d’incidents ? Que montrer si les images de serveurs, tuyaux et câbles ne laissent pas voir, ni même imaginer, toutes les histoires qui les parcourent ? Le problème ne vient pas de ce que les photographies sont prises de l’extérieur des tuyaux et des câbles. En capturer l’intérieur n’aurait fourni que des images de cette lumière pulsée qui traverse les câbles, sans nous éclairer sur ce qu’elle véhicule.
Rappeler la matérialité du numérique, c’est affirmer qu’il a un corps, et par conséquent se trouver devant un problème d’anatomie : comment rendre compréhensible l’organisation d’un enchevêtrement de parties ? On peut s’aider d’images, de schémas ou de cartes (comme celles de Kate Crawford et Vladan Joler3 ). Dans ce contexte, je me suis demandé ce que peuvent les textes. Jusqu’où nous aident-ils à voir le sens de ces objets caractéristiques de notre temps ? On peut rédiger des livres4 ou réaliser des documentaires5 , on peut aussi prélever des textes au sein de tous ceux qui traversent et structurent Internet.
C’est que le corps du numérique est aussi un corpus, il est fait de textes à quasiment tous les niveaux. À quelques exceptions près (comme les moteurs des générateurs de secours), toutes les machines d’un datacenter recourent au texte : elles sont paramétrées avec du texte (c’est du code qui les organise et les régit), elles affichent du texte pour renseigner les techniciens sur leur état et leur processus, et, quand elles n’envoient pas du froid (climatiseurs) ou de l’électricité (onduleurs), elles envoient et reçoivent du texte (serveurs). À leur niveau le plus granulaire, les opérations des serveurs et les pulsations de lumières qui traversent les fibres optiques peuvent être vues (ou plus précisément lues) comme du texte (dans sa forme la plus élémentaire, puisqu’il n’utilise que deux caractères, 0 ou 1).
Internet tout entier est structuré par du texte. C’est du code qui structure l’affichage des sites web et régit les opérations qu’on y réalise, c’est du code qui organise la circulation, la transformation et l’affichage de nos messages, commentaires, contrats, récits, ainsi que des images – ces dernières ne circulent et ne s’affichent qu’à condition d’être traduites en texte (les valeurs RVG de chaque pixel). Enfin, tout cela est encadré par du texte : contrats de maintenance, contrats de travail des techniciens, contrats de location-gérance d’hébergement, conditions générales d’utilisation…
Il y a donc des textes à tous les étages, dans les trois écritures (langue, nombre, code6 ) , et d’une grande hétérogénéité : ils ont chacun leur syntaxe, leur grammaire et leurs règles (règles de politesse des mails, règles d’organisation des données, règles de documentation du code…), ainsi que leur propres modes de présentation (pdf, mail, environnement de programmation, terminal…), si bien que rares sont ceux qui en maîtrisent toutes les langues, rares sont ceux qui sont capables, à la fois, d’adresser des requêtes aux différents types de bases de données, de comprendre les logs de serveurs, de déchiffrer le jargon d’avocat, les langages de programmation de haut et bas niveau,… – surtout dans un contexte où la majorité des échanges sont le fait de machines qui envoient du texte à d’autres machines. Les infrastructures du numérique sont donc traversées et structurées par des textes, mais la plupart sont inintelligibles aux non spécialistes. Quant aux spécialistes, s’ils savent déchiffrer ce qui concerne leur profession, ils sont généralement en peine dès qu’ils sortent de leur domaine.
Lorsqu’un texte est dans une langue que je comprends, j’en vois surtout le sens – tout comme j’ai tendance à oublier les fenêtres à travers lesquelles j’observe une scène –, mais s’il est incompréhensible, ses qualités visuelles reviennent à la surface. De la même manière que j’entends une langue étrangère comme un objet sonore plutôt que comme un objet de sens, un texte indéchiffrable redevient une image. Si bien que les textes que l’on extrait du flux de données, au lieu de donner du sens aux images de tuyaux et de câbles, apparaissent comme des images supplémentaires, qu’il faudra interpréter et traduire avec d’autres images et d’autres textes. Ils sont comme des coupes anatomiques : quelques images soigneusement choisies parmi les millions de possibilités qu’offre la complexité du corps étudié, et qui exigent un effort d’interprétation, appuyé sur une certaine expertise.
Nous ne savons pas ce que peut un corps écrivait Spinoza. Cela vaut pour un corps humain, mais aussi le corps d’un animal, celui de la Terre et de son climat, ou encore pour le corps du numérique. L’affairement des humains fait exister de nouveaux corps, qui viennent avec leur propre lot d’énigmes à élucider. Spontanément, nous pensons que l’infrastructure du numérique devrait être sans mystère, dans la mesure où elle est le résultat du travail d’êtres humains. Pourtant, ce n’est pas parce que nous l’avons fabriqué que nous savons la lire. Il faudrait, pour cela, en connaître tous les composants et en maîtriser les différentes langues. Il faudrait également être capable d’en prévoir les effets. Déjà Turing, en 1950, témoignait de son étonnement devant les résultats d’un ordinateur qu’il avait lui-même fabriqué et programmé.
Si chaque composant de l’infrastructure du numérique a ses inventeurs, ses fabricants et ses spécialistes, leur assemblage a des effets imprévisibles. C’est ainsi que, dans les années 2010, l’incroyable succès du deep learning a surpris les concepteurs de chacun des trois ingrédients qui l’ont engendré (les réseaux de neurones convolutifs, les vastes bases de données étiquetées, les processeurs graphiques). Surtout, s’il est possible de cartographier de bout en bout les composants matériels du numérique, nous serons toujours surpris par ce qu’en feront les utilisateurs : nouvelles inventions, détournement, hacking et disruptions en tout genre, pour le pire et le meilleur. Les effets du mélange qu’opère le numérique n’ont pas fini de nous étonner, aussi bien dans son impact social, dans les infrastructures qu’il fait sortir de terre, dans les situations rocambolesques que vont créer les pannes7 , que dans les rencontres humaines qu’il multiplie, avec des résultats heureux ou malheureux. Il ne s’agit pas ici de rabâcher le poncif selon lequel l’erreur est humaine, de croire qu’elle viendrait s’insérer dans un flux de matière déterminé qui n’erre jamais. Dans le numérique, toute la matière est humaine, toute la matière y a été extraite, raffinée, préparée, conçue, assemblée, surveillée, réparée, par des humains, afin d’être mise au service de nos errances. C’est devenu la matière de nos histoires, la trame de nos drames, que le numérique démultiplie à mesure qu’il s’intensifie – le moteur auxiliaire de la folle accélération qui s’est emparée de nos civilisations.

Alban Leveau-Vallier


Alban Leveau-Vallier est normalien et docteur en philiosophie. Il est chercheur à l’Université de Sorbonne Nouvelle et chargé de cours à Sciences-Po Paris. En 2023, il a publié IA. L’intuition et la création à l’épreuve des algorithmes.

  1. L’effet rebond est aussi appelé paradoxe de Jevons, du nom de l’économiste qui observe, au XIXè siècle, que la mise au point de machines à vapeur qui consomment moins ne fait pas diminuer la demande de charbon. En devenant moins cher, l’usage des machines à vapeur se répandit et la consommation totale de charbon, au lieu de diminuer, explosa.
  2. Evgueni Morozov, Pour tout résoudre, cliquer ici : L’aberration du solutionnisme technologique, FYP Editions, 2013.
  3. Kate Crawford, Vladan Joler, Anatomy of an AI, MoMa, 2018.
  4. Andrew Blum, Tubes, A Journey to the Center of the Internet, Ecco, 2013.
  5. Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon, World Brain, Arte, 2015.
  6. Clarisse Herrenschmidt, Les trois écritures, Langue, nombre, code, Gallimard, 2007.
  7. Il faut reprendre à nouveau frais la formule de Paul Virilio, « Inventer l’avion, c’est inventer le crash, inventer le navire, c’est inventer le naufrage. On ne peut pas censurer l’accident ». C’est ce que font les auteurs de science-fiction qui imaginent à quoi ressembleraient les effets d’une panne généralisée des infrastructures numériques. Par exemple, Bug de Enki Bilal.