Bernadette Genée
et Alain Le Borgne

MÀJ . 20.02.2026

Des météores ou mégadonnées

Fanny Escande, 2025

Bien avant les data centers et les flux numériques incessants, les communications pouvaient prendre des chemins inattendus, mais non moins ingénieux. Parmi eux, un procédé aussi poétique que pragmatique : les transmissions numériques sur traces météoriques. Dans les années 1940, en pleine surveillance radar, des opérateurs militaires perçoivent de mystérieux échos brefs. On découvre alors que ce sont les traces de particules ionisées laissées par des météores qui, en effleurant l’atmosphère terrestre, laissent derrière elles un sillage capable de réfléchir temporairement les ondes radio. Invisible à l’œil nu, ce phénomène éphémère, offre quelques secondes pour transmettre discrètement un signal. Les militaires nord-américains y virent une solution précieuse pour relier des postes isolés pauvres en infrastructure, notamment en milieu arctique. Les radioamateurs s’en emparèrent dans les années 1960, fascinés par l’idée de communiquer en exploitant les traces fugitives laissées par les étoiles filantes.

Ces miroirs célestes étaient donc utilisés comme supports naturels, permettant de faire voyager l’information sur plusieurs milliers de kilomètres, sans recours à de lourdes infrastructures. Une technologie sobre, silencieuse, presque élégante, qui s’appuyait sur les mouvements de la voûte céleste.

À travers cet exemple, on mesure à quel point les débuts de la communication numérique pouvaient s’appuyer sur une intelligence de l’environnement naturel, transformant un événement astronomique ordinaire en ressource technique indétectable. L’information voyageait grâce à l’univers, en silence, au moyen d’une infrastructure minimale. Ces transmissions, bien que marginales aujourd’hui, rappellent qu’il fut un temps où la communication numérique flirtait avec l’invisible, en dialogue avec les phénomènes spatiaux. Là où l’ingéniosité humaine consistait non pas à forcer les lois du monde, mais à s’y glisser, à en épouser les intermittences.

Un demi-siècle plus tard, la trajectoire technologique a profondément évolué. Les data centers, devenus les fondations de l’infrastructure numérique mondiale, stockent, traitent et transmettent en continu des volumes exponentiels de données. Pour répondre à cette croissance, ces centres mobilisent des infrastructures sophistiquées : serveurs informatiques à haute performance, dispositifs de refroidissement, systèmes d’alimentation sécurisés. Ce sont les nouveaux centres de gravité de notre époque, rendus indispensables par les usages numériques toujours plus nombreux : de la vidéo en streaming à l’intelligence artificielle, en passant par les services bancaires ou les communications du quotidien, la quasi-totalité des activités numériques contemporaines dépend désormais de ces architectures complexes et résilientes. Autant de services qui exigent une continuité, une puissance, une capacité d’échelle que les anciens procédés n’auraient pu offrir.

Entre ces deux extrêmes – un ciel traversé de silences numériques et un monde saturé d’algorithmes et de câbles – s’écrit l’histoire fascinante de la communication humaine. Entre la traînée brève d’un météore et les kilomètres de câbles d’un data center, il y a plus qu’un écart technologique. Il y a une trajectoire. Celle d’un passage d’une communication ponctuelle, attentive et légère à une circulation permanente, dense et continue. Une évolution qui raconte bien plus que des données : elle dit quelque chose de notre rapport au temps, à la matière, et à l’invisible.

Fanny Escande

Fanny Escande est physicienne de formation et ingénieure en télécommunications. Elle a exercé des fonctions de management stratégique au sein de grands opérateurs télécoms. Depuis 2013, elle accompagne les dirigeants d’entreprise et leurs comités de direction en tant que coach professionnelle. Elle est également superviseure de coachs, engagée dans le développement éthique et réflexif de la pratique du coaching.