D'aquaforte, de fleurs de zinc et d'eau de javel à la punk
D’aquaforte, de fleurs et d’eau de javel à la punk1
Iridescence
Qui n’a jamais contemplé avec ravissement les reflets serpentant et nacrés de l’essence dans une flaque d’eau, quand on jette une pierre et que l’on observe les couleurs qui ondoient ?… 2
Dans son livre Chroma : un livre des couleurs, Derek Jarman dresse le nuancier littéraire et intimiste, sensitif et quasi alchimiste, qui conjugue explorations chromatiques et journal érudit, quelque part entre l’autobiographie et le kaléidoscope. Au croisement de phénomènes d’apparitions ou d’émulsions chimiques, de faits d’ornementation et d’architecture, ou de techniques de reproductions et d”impressions, c”est un peu de cette dimension que l’on retrouve, si jamais l’on se prend à écouter Antoine Dorotte, quand il évoque sa trajectoire depuis le début des années 2000 et la plupart de ses œuvres, et lorsqu’il raconte ce désir continuel de « faire image ».
Dessiner, sculpter, déplier
Genèse parfois oubliée, si le dessin constitue le point de départ, le cœur et la matrice du projet plastique d’Antoine Dorotte, la relation débute lors de ses années aux Beaux-arts de Quimper, dans la rencontre des pratiques de l’estampe et de la bande dessinée, de l’ingénierie et des arts et métiers. La référence à Derek Jarman pour décrire l’attitude et certains postulats de l’artiste vaut de cette hybridation et la convergence entre champs esthétiques, savoirs-faire et traditions anciennes : les carnets de dessins préparatoires de ce dernier rappellent ceux de Léonard de Vinci, déclinant calculs de mesures, données mathématiques et projections mentales. Passage de la deuxième vers la troisième dimension, le dessin chez Antoine Dorotte, génère le glissement de la figuration vers le volume : si l’on parle ici de sculptures ou de constructions, c’est parce qu’il convient de les considérer avant tout telles des dessins dans l’espace. Pliage et façonnage de surfaces tapissées et de contours graphiques, la sculpture consiste en l’échafaudage de volumes, qui se confectionnent à la manière de peaux et de dessins sur la matière où s’incrustent des motifs. Ecailles, plumes, tâches de pelage ou variations sur l’idée de l’oeil, quand on pense par exemple à la pièce Aux ocelles (2024) et à ses six cents plaques gravées, les échos à l’organique, le végétal ou le floral, agence des anamorphoses et des transformations rétiniennes. Tableaux, textures et silhouettes géométriques dans le paysage qui s’impressionnent selon leurs découpes visuelles et dans un contexte urbain ou naturel, ils s’appréhendent comme autant d’habitats modulaires ou de façons de pénétrer dans une image, au sens physique et corporel.
Matrices d’images, papier de cuivre et fictions oxydées
Chez Antoine Dorotte, entre fusion et ductilité, les analogies avec la main et le crayon déclinent le mouvement de la ligne sur le papier mais correspondent à son déplacement vers la 3D. Face à de possibles orthodoxies de méthodologies du print ou de l’édition, grâce aux détournements et réemploi inédit de combinatoires, si l’artiste met en avant la figure de l’autodidacte ou la notion de bricologie, il interroge ainsi les genres et les dimensions sous-culturelles de ces répertoires, usages de la représentation et de leurs histoires. Qu’il cite l’Atelier Van Lieshout ou Panamarenko, pour d’éventuels liens avec le design ou la création de machineries improbables, ou certains artistes de sa génération, comme Vincent Mauger et Vincent Ganivet, pour l’espace public et l’exemple de sculptures hors normes, Antoine Dorotte aime à procéder de la re visitation et de la réactualisation constante de ces registres et comportements artistiques. De même, plus récemment, si sont également évoquées les figures de Jean-Marie Appriou, Caroline Mesquita ou Lou Masduraud, pour mettre en exergue les questions de figuration et de matière, les pratiques artisanales et celles de l’installation, la relation entre la sculpture et les images, c’est avec en toile de fond, l’idée et l’univers d’une pratique de la ferronnerie hétérodoxe ou d’une orfèvrerie inventive.
Métallique est la couleur
Telle une trame ou une clé d’entrée générique, c’est donc l’apprentissage et l’emprunt des différentes techniques de la gravure, de l’aquatinte et de l’eau-forte, qui a permis à Antoine Dorotte de développer l’idée, selon ses propres termes, de « creuser la matière ». Sans rapport mécanique, ni concours de la main, à l’instar du burin ou de la pointe traditionnelle, « faire image » tient ici à la fois du précipité et de la chimie, contribuant à la révélation d’effigies ou de formes, avec un certain aléatoire du geste et de la décision plastique. L’espace de l’atelier incarne pour l’artiste le lieu de l’expérience et le laboratoire, aussi empirique qu’intuitif, d’émergences de différents états de la matière et la manifestation de potentielles nouvelles matérialités. De même que l’on parlerait d’une gravure mutante ou in situ, dessins, formes et chimie de l’image participent d’une iconologie, créée par la réaction physique et le contact, l’altération ou l’oxydation temporelle. Dans un lointain écho presqu’ésotérique, clin d’oeil aux codes ainsi qu’à une généalogie esthétique et ancienne, fixer un mouvement, iriser le trouble optique, entretenir un éclat ou une brillance, une patine ou un reflet, relève d’un jeu, chez Antoine Dorotte, avec une perception charnelle du métal, comme pourrait l’être le pigment en peinture.
En perpétuelle tension entre le straight et le sensuel, le brut et le précieux, le froid et le rutilant, le visuel et le volume, les œuvres d’Antoine Dorotte brouillent les cartes entre l’abstrait et l’intempestif, le monumental ou l’esquisse, le moule et la matrice, l’intérieur et l’extérieur. Retracer une vingtaine d’années de production de l’artiste, s’apparente à une tentative de faire le tour de tout cela, sans jamais réussir à conclure la boucle, à l’instar de lignes qui se cherchent par tracés, zones ou volutes. Qu’il soit question de dessins, de surfaces ou de volumes dans le paysage, il s’agit constamment de redécouvrir des endroits précis et têtus, vaporeux et brillants, dans lesquels le corps et l’oeil peuvent entrer à la fois.
- « Eau de javel à la punk… » : Expression utilisée par l’artiste lors d’une visite d’atelier pour imager et caractériser la méthodologie employée par celui-ci, décrivant un processus générique à la fois d’altération et de manipulation et une réaction chimique et visuelle, et qui peut renvoyer au résultat provoqué par l’action corrosive de l’eau de javel porté sur un tee-shirt et la décoloration qui en découle. ↩
- Chroma : un livre de couleur, Derek Jarman, Editions de l’éclat, l’éclat Poche, Paris, 2019. ↩