Total Eclipse #01
Les phénomènes physiques ou naturels ont fait l’objet ces dernières années d’un intérêt renouvelé dans l’art contemporain. L’éclipse, la chute d’eau, les tornades, les tremblements de terre, les arcs électriques, les aurores boréales, ou la lumière solaire ont été les supports de véritables démonstrations de puissance artistique. Dans les espaces d’exposition se sont mis à pulluler des morceaux de bravoure parfois ambitieux et efficaces, et souvent déceptifs et mégalo : concurrencer la nature sur son propre terrain n’est pas chose aisée, même lorsque l’on dispose de technologies de pointe, d’immenses moyens de diffusion et que l’on connaît son petit précis du Romantisme sur le bout des doigts.
Dans Total Eclipse, le propos de Tony Regazzoni est heureusement tout autre. Le dispositif qu’il convoque est d’une grande simplicité. Une installation centrale rejoue une éclipse miniaturisée, et trois tableaux pyrogravés en représentent les différentes étapes. L’ensemble est plongé dans le noir. Et quelque chose se dessine entre l’obscurité et la lumière.
Le titre lui-même est emprunté, comme souvent chez l’artiste, à deux tubes pop, « Total Eclipse of the heart » de Bonnie Tyler et « Total Eclipse » de Klaus Nomi. « If someone calls, we’re all out, turning into French fries, Last dance, let the entire cast dance, do the dismembered blast dance/ so we get atomized! » chante Nomi tandis que Bonnie Tyler pleure son amour perdu, bien loin de toute considération naturaliste.
Comme eux, Tony Regazzoni fait de l’éclipse un signe culturel dense, qui génère toutes sortes d’associations, des rituels païens et des mythologies antiques, en passant par le millénarisme, la science moderne, l’histoire de la sexualité, la culture du spectaculaire et l’abstraction géométrique (en tant que phénomène visuel, une éclipse n’est rien d’autre qu’une superposition partielle ou totale de deux cercles). C’est aussi pour l’artiste une manière toute symbolique de continuer son exploration des pratiques sociales nocturnes, le clubbing, la drague, la drogue, le sexe. L’éclipse est « une nuit non conventionnelle » explique-t-il ainsi. A un autre niveau, il s’agit aussi d’une belle métaphore des rituels en place dans le monde de l’art, où les ambiances glacées de vernissages sérieux basculent -trop rarement ?- dans la festivité.Le motif central de Total Eclipse comme précédemment celui du menhir (dans La Caverne en 2008) ou celui du club de province (Blackout en 2010) articule donc les époques, et nos discours sur elles. Une forme de primitivisme persiste, même dans les formes polies de la géométrie et dans les mythologies pop. Et la possibilité d’une célébration collective se trouve esquissée à travers ces formes que l’artiste souhaite accessibles.
Jill Gasparina
Total Eclipse, 2010
Polystyrène, silicone, acier, moteur, projecteur mini-découpe, bois, Perspex®, parpaings, peinture
Dimensions variables
Photos : Tony Regazzoni
Photos : Bertrand Hugue
Entretien avec l’artiste
Jill Gasparina, Deécembre 2010
Jill Gasparina: Dans ta nouvelle exposition Total Eclipse, l’installation centrale rejoue une éclipse miniaturisée, et les tableaux pyrogravés en représentent les différentes étapes. L’ensemble est plongé dans un noir profond. Le motif de la nuit structurait déjà ta précédente exposition, Blackout, qui était construite comme le décor abstrait d’une boîte de nuit de province. Boris Groys a écrit que la raison d’être principale de l’art vidéo était d’amener la Grande Nuit dans des musées et des expositions, qui auraient ainsi perdu leur lumière institutionnelle. Certes tu ne réalises aucune vidéo, mais quelle importance la nuit recouvre-t-elle dans ton travail ? Et de quelle(s) nuit(s) parles-t ?
Tony Regazzoni: La nuit me fascine pour différentes raisons.
Qu’elles soient sociologiques, fantastiques, mythologiques… C’est une histoire de cultes et de cultures. C’est un monde artificiel qui éclot (les lumières électriques, les bars et discothèques…) avec tout un ensemble de rituels humains que je trouve, pour ma part, intéressants. Comme un retour à un primitivisme comportemental.
L’oisiveté, la défonce, la danse, la drague, le sexe, la rivalité. Je trouve que l’être humain moderne a gardé, dans ces phénomènes, un rapport très ancestral à l’idée de célébration et de fête.
Quelque-chose d’impulsif, de pervers pour ne pas dire vicieux. Cette vie nocturne, que je nommerais urbaine, nourrit quotidiennement ma pensée et mon répertoire formel. C’est ce mélange d’artifice et de primitivisme (ce qui semble d’ailleurs contradictoire) qui m’intéresse.
J.G.: L’éclipse est donc une forme de nuit…
T.R.: L’éclipse, c’est une nuit non conventionnelle. J’aime cette idée de fausse nuit naturelle qui vient perturber les organismes vivants. C’est un phénomène chargé d’histoires et de croyances : tant mythologiques que mystiques. Et plus matériellement, c’est l’obstruction d’une source lumineuse par un élément perturbateur qui crée une sorte de chaos, de trou noir (je fais référence au titre Blackout de l’exposition de l’année dernière) qui laisse place à beaucoup d’interprétations.
J.G.: Est-ce que le monde de l’art offre des rituels festifs similaires à ceux de la nuit, d’après toi ?
T.R.: Le monde de l’art se veut à la fois sérieux et festif. Le rituel du vernissage marquant le passage de l’un à l’autre : d’abord solennel puis beaucoup plus léger. Il y a aussi des rituels plus impromptus tels que peuvent les organiser certains artistes lors des fêtes de Noël, ou de la musique (John Armleder, Xavier Veilhan…) et qui marquent un certain attachement des artistes pour les fêtes populaires. De mon côté, je tente toujours de faire se réunir les personnalités diverses sur un dancefloor. C’est ma manière de fêter l’art contemporain !
J.G.: L’éclipse peut aussi être regardée comme un phénomène formel, deux cercles qui se juxtaposent. En quoi ton travail est-il informé par l’abstraction, notamment géométrique ?
T.R.: J’ai fait mes premières armes dans les sillons du revival Néo-Géo du début des années 2000. J’étais alors très marqué par le travail d’artistes tels que Philippe Decrauzat, Stéphane Dafflon, Delphine Coindet, qui eux mêmes étaient emprunts de la première génération Néo-Géo (Armleder, Mosset, Halley) pour lesquels j’avais également une entière fascination. Je me suis très vite rendu compte que le terrain purement géométrique était banalisé. J’ai donc cherché à m’en extraire pour l’aborder autrement. Mais je reste attaché à ce vocabulaire, tout simplement car je le considère comme un langage pur et universel. L’éclipse m’intéresse pour ces deux facettes : formelle et symbolique.
J.G.: Est-ce que tu t’intéresses également à la dimension symbolique et historique des techniques que tu utilises ?
Je pense notamment à la pyrogravure et à toutes les associations très divergentes qu’elle peut générer (un univers rustique, les kits de pyrogravure très à la mode chez les petits garçons dans les années 80, mais aussi quelque chose de plus païen, le fait d’utiliser le feu pour dessiner).
T.R.: J’ai effectivement grandi dans un milieu rustique et artisanal où «le faire» a toute son importance. Comme beaucoup de jeunes garçons et de filles de mon époque (les 80’s), j’ai acquis un ensemble de kits artisanaux (pyrogravure, modelage, peinture) avec lesquels j’ai fait mes premières expériences esthétiques. Il y avait aussi l’atelier de mon grand-père dans lequel je sculptais quotidiennement des objets au couteau à bois. Tout cela participe à ce répertoire d’outils que j’utilise encore aujourd’hui : des outils à la fois simples et primitifs (comme les sujets représentés). Je n’aime pas trop rentrer dans une psychologie de comptoir, même si je pense en effet que l’environnement dans lequel on grandit est pour beaucoup dans ce que l’on produit.
J.G.: Tu es particulièrement attentif aux formes que tu produis. Elles sont séduisantes, faciles d’accès et fonctionnent sans que l’on ait besoin d’explications supplémentaires. En même temps, tu évoques fréquemment ton attachement à la notion d’un art qui serait «rustique». Comment ces deux dimensions pop et rustique s’articulent-elles dans ton travail ?
T.R.: Je suis pour un art populaire au premier sens du terme. Il est évident qu’une œuvre doit parler à tout le monde par ses propres moyens. L’art est un langage en lui même. Je trouve prétentieux d’avoir à adopter un second, voire un tierce langage pour pouvoir aborder une œuvre. Je dirais même que le fait d’avoir à employer un autre moyen pour la comprendre indique que l’ œuvre est ratée. C’est aussi pour cela que je donne à mes expositions et à certaines de mes pièces des titres de chansons pop. Pour désactiver autant que possible cette atmosphère dans lequel nous baignons dans l’art contemporain français actuellement. Pourquoi une Lady Gaga ou une Beyoncé attirent-t-elles autant les foules? Parce que leurs paroles sont faciles, qu’elles parlent de choses universelles telles que la vie, l’amour, la mort…, que leurs musiques sont à la fois travaillées et basiques et que tout ce qu’elles donnent à la fois sur scène, dans leurs clips ou leurs albums est spectaculaire et fascinant.
La dernière exposition qui m’ait enthousiasmée était celle d’Olafur Eliasson au Martin Gropius Bau à Berlin. Pour son côté séduisant et scientifique. On sent une recherche forte mais le résultat reste simple, fascinant et beau. Pour moi, Eliasson est une sorte de Lady Gaga de l’art contemporain.
Les techniques «rustiques» dont tu parles offrent cette simplicité d’aspect d’un art populaire auquel je tends. Elles rappellent les travaux effectués lors des fêtes de village, les décors grossiers de fête foraine ou même ceux des discothèques de province. Il y a un côté mauvais goût excitant. C’est de la pop-country quoi. Si Eliasson était Lady Gaga alors je serais peut-être Dolly Parton ?