Julie Bonnaud
& Fabien Leplae

11.07.2023

Une logique de l'entre-deux

Stefania Meazza, 2019

« Tiers paysage renvoie à tiers - état (et non à Tiers - monde). Espace n’exprimant ni le pouvoir ni la soumission au pouvoir »
Gilles Clément, Manifeste du Tiers Paysage, 20041

L’extrémité supérieure d’une clôture en bois tressé, le détail d’un treillis et puis deux colonnes fines et une poutrelle en béton s’enfonçant dans les ténèbres. Dans cette atmosphère empreinte de mystère, le contraste entre la nuit noire et la lumière crue du flash colore la scène d’une inquiétante étrangeté : une terrasse pavillonnaire bascule vers l’irréel et se transforme en décor de film. L’obscurité effrayante de la nuit semble grouiller de monstres, créatures étranges, êtres sans nom prêts à surgir de l’inconnu.

Beyond, Mue, Une étrange créature hybride… au demeurant, le champ lexical emprunté par les titres des expositions et des travaux de Julie Bonnaud et Fabien Leplae est symptomatique d’un univers nourri de science-fiction des années 1980, complété par des lectures éclectiques, puisant dans le cinéma, la littérature, la philosophie, où John Carpenter et James Cameron côtoient Jack London et Jean Baudrillard.

La caméra s’engouffre dans ces espaces domestiques nocturnes, fend cette sombreur profonde que le graphite et le fusain solidifient (tel est le cas de Beyond, Ater mat In : la face perdue) et fige les objets liminaux: portes, barrières végétales, clôtures. Le regard franchit la nuit impénétrable et aboutit à un espace autre, où tout est mouvant, informe, indéterminé (« ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre »2 ): soudainement, les espaces familiers se muent en lieux de l’étrange.
Autant que dans les récits de science-fiction, ces espaces liminaux nous permettent de rentrer en contact avec un ailleurs, de se frotter à l’imprévu.

Le seuil, la limite, l’entre-deux sont autant de motifs qui ponctuent l’iconographie de Julie Bonnaud et Fabien Leplae et dessinent une esthétique de l’interstice, élevée en principe de travail et fondement dans la pensée des deux artistes.
La métamorphose et l’hybridation, notions issues de cette logique interstitielle, irriguent la globalité de leur travail: métamorphose de l’humain et de la machine (transposition du savoir-faire manuel en dessin à la machine à dessiner), hybridation du végétal et de l’artificiel (cohabitation en un seul environnement entre drawbot, mobilier d’atelier et plantes).

La métaphore de l’adventice, adoptée par les deux artistes depuis 2017, est d’autant plus significative qu’elle permet de figurer cette propension pour les espaces interstitiels et en même temps puise dans le monde du végétal cher aux deux artistes.
De même que l’artiste, l’adventice (de l’adjectif latin adventicius, au sens de « ce qui vient du dehors ») est une plante qui pousse dans un lieu sans qu’elle y ait été intentionnellement semée. En tant que « mauvaise herbe », elle s’incruste dans les fentes, en se nourrissant du contexte qu’elle vient habiter et, de temps à autre, en contribuant à développer un nouvel écosystème par l’interaction avec les autres formes végétales.

Ce que cette insistance pour le végétal atteste est la familiarité que Julie Bonnaud et Fabien Leplae entretiennent avec la pratique du jardinage, où le geste humain tantôt dompte la force imprévisible de la nature et tantôt se laisse surprendre par celle-ci, où l’on manipule le vivant et le temps pour construire des nouveaux mondes. Ces gestes ont profondément forgé le travail des deux artistes.

Dans l’atelier, qu’ils occupent depuis 2016, leurs dessins se trouvent « au plus proche de leur propre réalité »3 , baignant dans l’univers qui les a vu naître, où cohabitent formes végétales dessinées et véritables plantes en pot. Cet atelier-logement est complété par un jardin, véritable laboratoire pour la fabrication de leurs images, où Julie Bonnaud et Fabien Leplae ont l’habitude de cultiver d’autres espèces et d’en laisser pousser spontanément.

Le jardin, qui, à l’instar de l’atelier, est un espace clos4 , fournit une métaphore puissante pour figurer la relation que les deux artistes entretiennent avec la pratique de dessin/peinture et en même temps avec la société, puisque le jardin, en tant que territoire mental et « plus petite parcelle du monde »5 , repropose un microcosme à l’image de ce dernier. Même dans ce territoire du rêve, la nature n’est jamais intacte et le végétal n’échappe pas à l’entre-deux de l’anthropomorphisation.

Cet attachement que Julie Bonnaud et Fabien Leplae affichent dans leur travail pour les formes mouvantes, les troubles de l’informe, pour le rapport du réel à l’artificiel et l’ambivalence du dedans et du dehors (et, in fine, pour les véritables espaces entropiques du Tiers Paysage6 ) s’élève en forme de résistance, en travail de sape contre un « savoir totalisant et unificateur » (Michel Foucault).
Dans un rapport dialectique avec la séduction visuelle et l’invitation à la contemplation guidant le travail du jardinier traditionnel, les deux artistes choisissent de faire pousser des plantes « indésirables » dans des jardinières aménagées à l’intérieur de structures portatives conçues pour dessiner. Dans leur projet « Construire un feu // Arroser les plantes » (2018), ces jardins hors sol enchâssés à l’intérieur du mobilier d’atelier proposent des cohabitations forcées entre humain/artificiel et naturel/spontané, en articulant les figures du jardin et de l’atelier avec la réflexion sur l’environnement de travail et ses outils, dans une tentative de transmutation du champ des sciences à celui de l’art.

  1. http://www.gillesclement.com/fichiers/_tierspaypublications_92045_manifeste_du_tiers_paysage.pdf
  2. Paul Verlaine, Mon rêve familier, 1866
  3. Daniel Buren, La fonction de l’atelier, 1979
  4. Selon l’étymologie latine hortus gardinus « jardin entouré d’une clôture »
  5. Michel Foucault, Des espaces autres, 1967
  6. Dans ce goût pour les plantes délaissées et les espaces liminaux, la notion d’entropie, qui innerve la
    pensée de Robert Smithson, s’articule avec celle de Tiers Paysage forgée par Gilles Clément.