Vol de nuit
Vue de l’exposition No shooting in this area, commissariat : Émilie Flory et Cécile Archambeaud, Le Bel Ordinaire, Pau, 2016
Photos : John Cornu
Parmi des pierreries glacées, ils errent, infiniment riches, mais condamnés.
Antoine de Saint-Exupéry, Vol de nuit, 1931
« J’essaie […] de métisser des processus physiques avec des codes modernistes.»1
Cette réflexion de John Cornu apparait fort à propos à la découverte de son Vol de nuit. Une pierre aux formes heurtées et à la texture grenue, plus grosse que mon poing fermé, a été posée par l’artiste sur un socle haut, une forme rectangulaire simple, en béton. La suite est l’œuvre du temps, de son passage comme de ses variations. Deux années laissée à l’air libre dans le jardin, et la roche a dégorgé de longues coulées ocres sur son piédestal anthracite ; de languissants drippings produits par l’oxydation des particules ferreuses qui la composent. Acquise en ligne, la pierre est météoritique et provient de la fragmentation de l’une des plus grosses météorites à avoir frappé la surface de la Terre, il y a quelques milliers d’années. La zone d’impact, baptisée Campo del Cielo, est située en Argentine : soit le territoire même de Vol de nuit, une épopée d’Antoine de Saint-Exupéry publiée en 1931. Au fil des pages, la destinée tragique de deux pionniers de l’air, le pilote Fabien et son radio, se dessine. « Si j’étais très juste, un vol de nuit serait chaque fois une chance de mort »2
s’auto-justifie Rivière, le commandant à la tête du service nocturne de navigation aérienne postale qui en est alors à ses périlleux balbutiements… Il n’y aura pas de récit de chute, ni de carcasse fracassée ni de corps retrouvés, mais l’évidence croissante de l’issue fatale, et une ultime ascension par-delà les nuages.
Vol de nuit de John Cornu renvoie, à l’inverse, à l’idée de la déposition d’un corps venu de l’espace. Née du désir de produire une sculpture « lacrymale », elle peut être reliée à d’autres de ses œuvres imaginées en co-création avec le ciel et en favorisant un phénomène d’oxydation, telles Jours de pluie (2009-2013) et Comme elle vient (2016). Elle s’inscrit par ailleurs à la suite de Fronde (2010), une vanité également réalisée avec une météorite. Enfin, lue à la lumière du readymade, elle évoquera plus spontanément le Readymade malheureux de 1919—adressé par Marcel Duchamp depuis Buenos Aires (l’Argentine, encore !) en cadeau de mariage à sa sœur Suzanne — que l’iconique Fountain (avec laquelle elle partage toutefois une histoire de chute d’eau).
Caractéristique, à plusieurs égards, de la démarche de John Cornu, Vol de nuit porte l’empreinte de son penchant pour un romantisme noir dilué dans les codes du minimalisme. Faisant le lien entre astronomie et géologie, la pierre d’origine extraterrestre est travaillée par les lois de l’attraction et de la chute des corps. Ci-gît l’espace, pourrait-on écrire… Il a récemment été défendu l’idée selon laquelle le fameux polyèdre de la Melencolia I (1514) de Dürer—polyèdre lui-même convoqué par John Cornu dans une œuvre datée de 2011—figurerait la météorite d’Ensisheim3
. De fait, le suintement lacrymal de ce Vol de nuit n’a-t-il pas tout de l’humeur noire coulant de la saignée du mélancolique, trop plein de liquide biliaire ?
Marie Chênel
in John Cornu, catalogue monographique, Edition cultureclub-studio – La Criée centre d’art contemporain – Les presses du réel, 2025.
- John Cornu, entretien avec Benoît Lamy de La Chapelle, Redux #51, 2017. ↩
- Antoine de Saint-Exupéry, Vol de nuit, Saint-Amand, Gallimard, p. 84. ↩
- Claude Makowski, Dürer, Cranach, Mélancolie(s), Paris, Somogy, 2012. Selon cette thèse, Albrecht Dürer aurait donc figuré deux fois la météorite d’Ensisheim dans la Melencolia I, dans le ciel, à l’arrière-plan, et au sol, sous la forme du polyèdre. La chute de cette météorite, la première a avoir été observée en Europe, eut lieu en 1492 à proximité de Bâle, où Dürer se trouvait alors. ↩