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Peinture blanche, bois Dimensions variables
Vues de l’exposition John Cornu & Francis Raynaud. Calme plat , Drama, Rennes, 2025
Photos : John Cornu et Francis Raynaud
Vues de Nanjo Art Museum, Okinawa, Japon, 2023
Photos : John Cornu
Le corpus des Pages (en cours depuis 2006), qui met en vue des quadrangles blancs sur des plateaux variés, joue avec le registre du trompe l’œil. Peintures tout autant que bas-reliefs, les Pages affirment leur propre avènement variant au grès de la lumière qui habite l’espace de monstration.
Supports type ou standard accueillant habituellement la représentation, ces feuilles – de prime abord mutique – sont en fait elles-mêmes des représentations : des images peintes, les symboles d’une angoisse mallarméenne, d’un cri retenu ; la neutralité comme forme d’expression radicale, comme acte de résistance silencieuse. On peut penser par exemple à ces feuilles vierges, brandies comme des slogans muets lors des récentes manifestations contre la politique « zéro COVID » en Chine.
J’observe les photographies de la série d’œuvres Pages tandis qu’elles s’affichent l’une après l’autre sur l’écran. Je vois un petit bureau d’écolier au centre duquel est posée une feuille blanche, puis une tablette de bois dressée où s’inscrit une autre feuille blanche, et, à nouveau une table, basse cette fois, qui supporte encore une feuille blanche. Les Pages se succèdent, je regarde ces œuvres qui tiennent autant de la sculpture que de la peinture et je réalise qu’il s’agit là de faire-part sans mot, qui rendent expressif une surface habituellement vouée à l’oubli.
Plus tard dans la journée, j’observe à nouveau ces pages blanches qui prennent place sur des objets et des matériaux divers. J’ai beau savoir que toutes ces feuilles sont des rectangles peints de couleur blanche au format standard d’une page A4, l’illusion n’en demeure pas moins.
Mais quelle est cette illusion?
Est-ce un trompe-l’œil? Voir dans la surface blanche peinte une feuille de papier ? Ou bien s’agit-il d’autre chose? Hallucination négative ? Oui, je crois que c’est ainsi que les psychanalystes nomment cette absence de perception de ce qui visiblement est là. C’est une sorte de déni, je ne vois pas la surface blanche. Je lui substitue instantanément une surface virtuelle d’inscription et son corollaire : l’envers d’effacement.
Illusion, trompe-l’œil, hallucination négative ? Ce qui est certain, c’est que ces surfaces blanches donnent asile à des attentes, mais aussi à des silences lourds. Et puis voilà, que je repense à ce petit bureau d’écolier avec sa surface blanche, feuille fantôme, Page…
Pourquoi est-ce que cette surface blanche me ramène vers ces autres surfaces blanches laissées en réserve sur des cartes de géographies, qui avait fascinées Marlow, l’un des personnages d’Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, lorsqu’il était enfant ? Des surfaces blanches, sensées être des espaces vierges dans lesquels l’imagination de l’enfant pouvait se projeter. Surfaces blanches, auxquelles répondent cyniquement plus tard dans le récit, alors que Marlow est en Afrique, les surfaces colorées de la carte dans les bureaux de la Compagnie. Surfaces, dont les couleurs indiquent les territoires occupés par les blancs. Je me dis que ce travail dans un silence corrosif, se fait visuellement critique de cette pratique où le blanc distille un espace à néantiser, une surface à conquérir, à aliéner.
Parler du blanc devient infiniment complexe… À moins que ce ne soit ici le protocole d’expérience : il s’exprime par des blancs.
Mais si, justement, « le blanc pur est sans nul doute un problème occidental auquel on ne peut échapper », je ne sais plus qui écrit cela ; il n’est peut-être pas insignifiant que cette série soit reprise par l’artiste à l’occasion d’une résidence au Japon.
Au Japon où son blanc — celui avec lequel il peint — nuance chaque surface en fonction de son environnement et des conditions lumineuses en une pluralité de blancs en passe de devenir des gris. Car les surfaces blanches de ses Pages, rigoureusement identiques à un A4, ne sont pas des blancs abstraits, des blancs purs, elles en dénotent le caractère comme pour mieux s’en séparer. Poncées, puis repeintes autant de fois que nécessaire, la trace du rouleau s’efface dans une sensualité de la négativité. Jusqu’à laisser la surface devenir un mince relief, une subtile saillance, qui suffit pourtant à projeter une très légère ombre portée, à franchir ses limites.
Un texte ne dira jamais tout. Mais, en regardant ces Pages, moi aussi, j’ai cru voir des silences qui auraient pris corps.
Marie Bovo
in John Cornu, catalogue monographique, Edition cultureclub-studio – La Criée centre d’art contemporain – Les presses du réel, 2025.