John
Cornu

MÀJ . 28.01.2026

Fleurs

2011
Tirs de flash ball sur verre armé 97 x 110 cm chaque
Vues de l’exposition Etienne Bossut & John Cornu, Ricou Gallery, Bruxelles, 2011

Vues de l'exposition Etienne Bossut & John Cornu, Ricou Gallery, Bruxelles, 2011
Photos : John Cornu

L’Histoire de l’art abonde de fleurs. Des bas-reliefs égyptiens, en passant par les natures mortes flamandes jusqu’aux peintures figuratives d’un Matisse ou d’une Georgia O’Keeffe, ce type

de flore a sans aucun doute toujours attiré les artistes pour l’abondance de leurs formes et la diversité de leur gamme chromatique. Depuis l’Antiquité, l’image de la fleur est associée à l’idée de la brièveté de la vie et à celle de la beauté, éphémère elle aussi, car vouée à dépérir en peu de temps. Elles décorent souvent, elles apaisent, réjouissent, elles peuvent aussi être d’un profond ennui. Elles ont même pu s’extraire du cadre à un certain point, et se présenter à nous tel quel dans les espaces d’exposition, comme le corrobore beaucoup d’exemples récents. Les Fleurs de John Cornu ne sont pas de cette trempe. Elles sont le produit d’une action excessivement violente, et abandonnent un stigmate traumatisant, un choc froid et brutal dans ce support en verre, qui du reste a tout d’un tableau, de même que son armature, qui en serait le châssis. C’est donc bien du genre de la nature morte dont il s’agit lorsque nous observons ces plaques de verre fissurée et trouée, à la différence près que les Flash-Balls, utilisés pour ces compositions ne sont pas des armes létales : utilisées par les forces de Police et de Gendarmerie nationale depuis les années 1990, elles sont conçues «pour ne pas pouvoir tuer». Leur utilisation est donc froidement pernicieuse, elles heurtent physiquement et psychologiquement mais on n’en meurt pas. Elles font très mal sans que l’autorité en ayant l’usage n’en assume les conséquences. La série des Fleurs ne relève donc pas de la séduction, et n’a rien de décoratif. Elle nous projette droit dans ce qui caractérise le travail de John Cornu, à savoir la présence d’une violence sourde, un effet traumatique passé bien que paradoxalement présent. À la manière des discs durs, ses œuvres mémorisent souvent des angoisses et des craintes — significatives de nos sociétés disciplinaires, devenues sociétés de contrôle —, des chocs sans discours, sans visages et aphones, épurés au maximum, bien que cette épuration soit chez lui impossible, si l’on considère sa relecture du minimalisme qui l’associerait à plusieurs générations d’artistes ayant perverti la supposée neutralité formelle de cette expression qui sonna le glas de l’art moderne. On trouve souvent ces verres armés sur les fenêtres de caves d’immeubles de banlieue, autant d’architectures fatiguées par, dès l’origine, des concepts urbanistiques ségrégatifs ou générés dans l’urgence, des décennies de délabrements, de multiples conflits étouffés, et certainement usées par de tirs de Flash-Balls…

Contrairement aux artistes ayant réagi à chaud aux attentats de ces dernières années, l’art de John Cornu n’est pas de celui qui s’inspire volontiers de l’événement politico-médiatique. Et si l’anecdote reste chez lui sensible, elle demeure tue, de l’ordre de l’évocation lointaine. Je m’autoriserais toutefois à replacer la création des Fleurs dans leur contexte sociopolitique, à savoir la fin de l’ère Sarkozy, alors que ce dernier faisait un usage excessif et véhément—de même que les médias à sa suite—du mot « Flash-Ball ». Je me souviens particulièrement bien d’une affiche, composée par un groupuscule de gauche, représentant l’ex- ministre de l’intérieur armé, sur laquelle était écrit : « Quand j’entends le mot banlieue, je sors mon Flash-Ball ». Peut-être ne serait-il pas erroné de souligner à quel point ces Fleurs, et leur processus de création, incarnent si bien cette période sombre de la politique française, bien que rien n’en soit dit, rien ne soit écrit, et qu’aucun symbole ne transpire. Rien qu’une trace semblable à celles, souvent indélébiles, qui constituent la part obscure de notre inconscient collectif.

Benoît Lamy de La Chapelle
in John Cornu, catalogue monographique, Edition cultureclub-studio – La Criée centre d’art contemporain – Les presses du réel, 2025.