Comme un gant
COMME UN GANT, 2015
Pierre bleue du Hainaut
220 x Ø 520 cm
Commande publique, Place du Chapitre, Thuin, Belgique Production dans le cadre de Fluide,
commissariat : Dorothée Duvivier, à l'occasion de Mons 2015 – Capitale européenne de la culture
Photo : John Cornu & Swiffer Roux
COMME UN GANT (BOIS)
Bois et peinture noire
150 x Ø 500 cm
Vue de l’exposition 29 coups, CIRCA, Montréal, 2014
COMME UN GANT (BOIS), 2014
Bois et peinture noire
150 x Ø 500 cm
Vue de l’exposition 29 coups, CIRCA, Montréal, 2014
commissariat : Manifestement peint vite
Photos : John Cornu
Installés en cercle au pied du Beffroi de Thuin, ces monolithes en pierre bleue du Hainaut créent un dispositif panoptique rayonnant et traversant. La forme de chacun des 8 blocs est empruntée à celle de contreforts romans. Ici renversés, ces éléments architecturaux n’apportent aucun soutien à aucun édifice. De l’ordre de la métonymie (le fragment pour le tout), « Comme un gant » propose un retournement, une inversion des forces (centrifuge vs centripète), tout en convoquant l’idée d’une protection rapprochée.
Impliquant différentes lectures, l’œuvre oscille ainsi entre abstrait et figuratif, minimal et documentaire.
Comme un gant est un titre énigmatique qui, dans certaines expressions, signifie une parfaite adéquation, et, dans d’autres, un retournement de situation. Dans lequel de ces cas de figure sommes-nous ici ? Peut-être dans les deux. Huit structures d’un peu plus de deux mètres de haut font cercle comme les doigts de deux mains placées en coupe, auxquelles il manquerait les pouces, et qui seraient prêtes à recevoir quelque chose. L’épaisseur de leur base en consolide la prise au sol. On dirait aussi des arcs boutants destinés à renforcer la poussée latérale de chacun des éléments inclinés à 30° environ et sans lesquels ils pourraient tomber.
Mais est-ce là une structure destinée à soutenir ou au contraire à éviter ce poids qui pourrait tomber du ciel ? Comme la forme abstraite d’un Atlas jouant le rôle d’un socle dont la sculpture elle-même s’est depuis longtemps débarrassée ? Ce que nous voyons c’est une sorte d’échangeur, à travers lequel, venus d’un point, nous pouvons repartir dans l’une des sept autres directions indiquée par les intervalles qui séparent ces monolithes disposés régulièrement en suivant l’angulation d’un marteloire invisible qui nous permettrait de naviguer entre ciel et terre.
L’ensemble fait écho à une autre œuvre du même nom, réalisée en 2014, mais exposée en intérieur, à Montréal. Là, ces sombres structures évoquaient clairement des contreforts d’église repoussant vers l’extérieur une matière atmosphérique invisible. Ici, sur la place pavée de la Ville de Thuin, dans cet espace ouvert, l’œuvre nous rend sensible à une sorte de pression verticale.
En la regardant je ne peux m’empêcher de penser à ces photos de Harold E. Edgerton, fixant au 1/50.000 de seconde l’éclaboussure d’une goutte de lait qui tombe sur une mince surface liquide. Le résultat est une sorte de petit cratère aux bords évasés que D’Arcy Thompson avait décrit avec précision dans Growth and Form. Il évoquait aussi la chute dans l’eau d’un caillou rond lâché d’une certaine hauteur provoquant la formation d’un trou, « puis celle d’un muret circulaire très mince qui remonte tout autour de ce creux, soit en s’évasant comme le pavillon d’une trompette, soit en se refermant comme une bulle ».
Que Tony Smith ait lu passionnément ce livre le recommande à l’attention de John Cornu sans que cela nous entraine à voir entre eux une quelconque filiation. Mais il y a chez les deux artistes une même façon de cristalliser des forces organiques pour mettre en évidence leurs tensions internes et en montrer le dynamisme immobile. C’est comme si, au milieu de cette place, au cœur de cette sculpture, on pouvait sentir le ciel faire pression sur la terre dans un calme parfaitement plat.
Gilles A. Tiberghien
in John Cornu, catalogue monographique, Edition cultureclub-studio – La Criée centre d’art contemporain – Les presses du réel, 2025.