John
Cornu

MÀJ . 28.01.2026

Bad ritual

Vin et peinture sur toile, 162 x 114 cm chaque
Vues de l'exposition « Bad Rituals », Maksla XO, Riga, 2016

Bad ritual, 2016
Vin et peinture sur toile, 162 x 114 cm chaque,
Vues de l'exposition « Bad Rituals », Maksla XO, Riga

Réalisé par John Cornu en 2016, Bad Ritual est un ensemble de cinq grandes toiles de coton recouvert de différentes couches de peinture acrylique et de vin, un liquide pourpre que l’artiste avait déjà utilisé pour ses Réserves en 2009, et convoqué ensuite dans les Purple Rain (2016), des portraits mélancoliques au titre assez évocateur… Comme pour cette dernière série, le fond des toiles donne ici lieu à de sublimes dégradés de bordeaux, semblable à des paysages flous vus du ciel. Le titre, Bad Ritual, est emprunté à une chanson de Timber Timbre — un groupe de musique canadien au style folk rock — qui, bien que sombre, pourrait s’avérer aussi porteur d’espoir :
Let’s take pills, salt water, let’s keep looking ahead
Oh, it’s a bad, bad ritual
Oh, but it calms me down
Le choix du motif géométrique noir obtenu à l’aide d’un pochoir, et répété cinq fois, n’a pourtant rien de rassurant. Pareille à une pupille dilatée de cyclope, la forme peinte, relativement hypnotique, semble nous fixer, nous surveiller.
Il s’agit d’un plan de prison vue de haut, et plus précisément le plan du panoptique mis au point en 1791 par Jeremy Bentham — philosophe utilitariste anglais —, proposant un anneau ouvert vers l’intérieur dédié aux prisonniers autour d’une tour d’inspection. Cette répartition spatiale permet une observation permanente des faits et gestes des détenus grâce à un dispositif de vision totale pour les surveillants, sans pour autant qu’ils ne soient vus. Et c’est bien là la force de cet aménagement : rendre l’idée de la présence du regardant aussi efficace que sa présence elle-même.
Le fait de proposer cinq fois ce même plan, en grand format, renforce ce sentiment d’observation et de contrôle, et rappelle en outre la puissance du chiffre cinq, comme les cinq doigts de la main, symbole historique du pouvoir.
Après Fleury-Mérogis (2012) et Millbank (2014), John Cornu récidive donc. Bad Ritual propose en effet une nouvelle réappropriation de plans carcéraux et confirme l’attrait de l’artiste pour, d’une part, l’image d’archive et, d’autre part, l’architecture et les formes cɶrcitives : Mat (2019) reprenant une porte de prison, Comme un gant (2015) la forme de contreforts, et Assis sur l’obstacle (2011) celle de barrières anti-char.
Enfermement, isolement, solitude, observation… Comme souvent dans son œuvre, John Cornu fait preuve d’une prédisposition à la mélancolie, tout en révélant une position critique vis-à-vis de la société de surveillance : voir, savoir, pouvoir. Michel Foucault dénonçait en 1977 dans L’œil du pouvoir1 le panoptique de Bentham, qui entraînait, selon lui, la construction du sentiment d’une présence de contrôle dans l’individu, et d’un assujettissement réel lié à la distinction du voir- être vu.
Les dispositifs cɶrcitifs se voient de nos jours pourtant démultipliés, notamment avec
les réseaux sociaux. Il existe désormais des formes augmentées de surveillance, grâce à
de nouveaux moyens de contrôle des individus comme la géolocalisation, et les rêves de pouvoir se concrétisent dès lors bien au-delà de l’œil !

Géraldine Dufournet
in John Cornu, catalogue monographique, Edition cultureclub-studio – La Criée centre d’art contemporain – Les presses du réel, 2025.

  1. L’œil du pouvoir, entretien de Michel Foucault avec Jean-Pierre Barou et Michelle Perrot, in Jeremy Bentham, Le Panoptique, Paris, Belfont, 1977.